Auteur : Jean-François Hamel
Date de saisie : 21/10/2006
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Minuit, Paris, France
Collection : Paradoxe
Prix : 19.50 € / 127.91 F
ISBN : 978-2-7073-1959-3
GENCOD : 9782707319593
Au-delà de l'analyse du récit appelée naguère narratologie, cet essai vise à mettre en lumière l'historicité des pratiques narratives en regard des modes de transmission de la mémoire culturelle. Pour cela, il propose d'interroger la résurgence des représentations cycliques du devenir depuis le XIXe siècle, dont on trouve des occurrences chez Hugo et Michelet, Baudelaire et Blanqui, Marx et Nietzsche, ou encore, au siècle dernier, chez Pierre Klossowski et Claude Simon. Pourquoi la modernité, qu'une vulgate historienne dit structurée par le temps cumulatif et linéaire du progrès, redécouvre-t-elle l'éternel retour des êtres et des événements ?
Cet art du récit fondé sur la répétition est une réplique à la mutation des formes de l'expérience du temps amorcée au déclin des Lumières. En réponse au régime moderne d'historicité que Walter Benjamin et Hannah Arendt évoquaient dans les termes d'une crise de l'expérience et d'une rupture de la tradition, les poétiques de la répétition élaborent une singulière politique du deuil selon laquelle le passé qui revient ne réconcilie pas le présent avec l'autrefois, mais fait différer le présent d'avec lui-même. Or cette résistance mélancolique, qui multiplie fantômes, spectres et revenants, témoigne exemplairement de l'impact du régime moderne d'historicité sur les arts du récit depuis deux siècles.
Extrait de l'introduction :
REVENANCES DE LA MODERNITÉ
Résurgence des poétiques de la répétition
Le récit tue le temps, mais pour lui donner naissance. Tout en se mesurant à l'effacement des êtres et des choses, à l'expérience de la mort et de la corruption, à l'antériorité de la vie sur le langage, l'art du récit contribue depuis toujours à l'invention de temps nouveaux, de temps inédits qui bouleversent non seulement le passé et sa mémoire, mais l'avenir. Par son souci de ce qui va disparaissant, il donne jour à ce que nous appelons le passé, mais c'est un passé qui se trouve orienté vers l'avenir, manifestant le présent et sa présence, ses possibilités toujours vives. Chaque récit joue ainsi le rôle d'un passeur. Il est le passeur du passé, mais l'objet de cette passation, il ne le possède jamais sous la forme d'une antécédence pure, il donne ce dont il est en dette grâce aux ruses de la mémoire et de l'imagination. Prestidigitation infinie de la narrativité, d'une inquiétante étrangeté, puisque ce qui semble le plus familier - le temps - s'avance grâce à elle dans des déguisements qui le font apparaître comme le plus ancien, l'origine, et comme l'étranger le plus distant, l'avenir. Partant, le récit imprime aux devenirs du monde des transformations concrètes, des métamorphoses réelles, lançant dans l'espace du présent des intrigues qui déplacent les avenirs du passé et les passés encore à venir. Car le récit ne se contente jamais de simplement rapporter une expérience, ni d'en témoigner passivement ; il la produit, la fabrique, la modèle. Il n'y a pas d'immédiateté de l'expérience, comme si l'on pouvait s'extraire de cette nuée de récits, qui dès avant la naissance tissent la trame de nos vies, pour en saisir l'origine blanche, le devenir sans mémoire, ni d'innocence du récit, comme si l'on pouvait relater les mouvements du monde sans en dévier le cours. Si l'art du récit crée le temps, il fait aussi l'histoire, en la relançant comme une flèche à chaque énonciation. C'est pourquoi sa propre histoire doit être racontée.
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