Auteur : Serge Margel
Date de saisie : 18/10/2006
Genre : Religion, Spiritualité
Editeur : Galilée, Paris, France
Collection : La philosophie en effet
Prix : 29.00 € / 190.23 F
ISBN : 978-2-7186-0725-2
GENCOD : 9782718607252
Au coeur des trois monothéismes, le discours prophétique surgit comme une parole de violence, un hurlement qui annonce le malheur, une lamentation qui fonde et tout à la fois menace l'autorité des Ecritures.
La figure du prophète joue un rôle central dans l'établissement des religions du Livre. Il est un messager, un médiateur, un interprète : un envoyé de Dieu, qui représente à lui seul la possibilité d'une révélation divine. Le prophète est donc à la source ou au fondement de toute religion révélée, mais, en même temps, il accuse tout représentant du pouvoir de n'avoir pas écouté la vraie parole de Dieu, donc d'abuser du pouvoir, et, en ce sens, il menace l'autorité des religions instituées. D'où la nécessité de le mettre au silence, de l'exiler, voire de le tuer.
En lui-même, le prophète révèle la crise des fondements de toute institution sociale et dévoile cet état de ruines sur lesquelles vont s'élaborer une nouvelle définition du religieux et de nouveaux rapports entre religion et société. Le «rationalisme des grandes prophéties», comme l'écrit Max Weber, est le lieu critique du discours, où le christianisme naissant fonde sa théologie de l'incarnation, d'un Verbe ou d'une Parole révélée sans intermédiaire ni médiation. Mais il est aussi le lieu d'émergence d'un certain criticisme, qui ouvre l'horizon d'une histoire de la modernité.
Il s'agira ici non seulement de reconstituer la formation du discours prophétique, parmi les trois monothéismes, mais encore de soumettre ce discours aux enjeux critiques de la modernité, portés par Spinoza et Freud lorsqu'ils avancent l'un et l'autre l'idée d'une falsification des Ecritures. Le premier, en instaurant une méthode d'interprétation pour renverser l'idéologie religieuse d'une tradition des Écritures, et le second, en développant une réflexion sur le meurtre de Moïse, son refoulement par la tradition et l'annonce de son retour par la rébellion des prophètes. Mais là où Spinoza élabore une «déconstruction du Pentateuque», Freud y inscrit les «conditions d'un retour du refoulé». Deux discours critiques de la modernité qui permettront d'en situer le destin au sein des religions du Livre.
Ouverture
§ 1 - Depuis plus d'un siècle, et quels que soient les enjeux du discours, on aura défini les Temps modernes de plusieurs manières : l'autonomie du politique et de la volonté, les lumières de la raison, le pouvoir de la représentation ou la constitution démocratique de l'Etat. Mais c'est aussi la crise des autorités religieuses. Certes, une crise qui n'a pas attendu le XVIe siècle et la Réforme pour s'étaler au grand jour, mais une crise néanmoins dont la modernité va s'emparer pour affirmer justement une nouvelle ère, un nouvel homme, une nouvelle conscience sociale et individuelle. En ce sens, le grand projet de la modernité serait l'investissement d'une crise religieuse, une crise interne à l'autorité de toute institution sociale, pour instaurer une division radicale entre le pouvoir théologique de l'Église et le pouvoir politique de l'État. C'est l'événement bien connu d'une distinction des pouvoirs et la soumission progressive du théologique au politique, qui structure encore de l'intérieur le champ de notre société. Toute l'histoire de la modernité, de la Réforme au milieu du XXe siècle, pourrait se lire en effet comme un grand débat sur la division des pouvoirs. Un débat entre conflit et compromis, à vrai dire, où s'est formé un axe entre deux interprétations du pouvoir, deux conceptions qui ouvrent et tout à la fois referment le discours anthropologique de la modernité. D'un côté, une séparation entre le théologique et le politique, pour une autonomie des pouvoirs, de l'autre une sécularisation du théologique au politique, pour un transfert des pouvoirs.
Indéniablement, ce qui lie ou sépare ces deux registres du pouvoir s'inscrit dans un certain contexte d'historicité. D'un côté, ces deux régimes se constituent en fonction d'une crise religieuse, propre au judéo-christianisme, mais de l'autre, ils reconduisent à eux seuls ou reconfigurent toute l'histoire religieuse de la crise. Et selon l'hypothèse que j'aimerais démontrer, l'événement de cette crise concernerait directement la question du prophétique. À vrai dire, la crise des institutions et la division des pouvoirs, dans l'histoire de l'Occident, seraient liées à la disparition d'une parole prophétique, au rejet d'une voix tierce et dissidente, entre le théologique et le politique, donc au refoulement d'une parole qui dénonce tout abus de pouvoir et toute appropriation des volontés divines. Cette crise de légitimité ou de crédibilité est sans doute aussi vieille, sinon plus vieille encore, que le christianisme lui-même. Non seulement le pouvoir de la Rome impériale a été touché au coeur de ses institutions, mais cette crise devait surtout frapper le peuple hébreu d'un exil sans retour. Une crise en tout cas qui concerne la figure du prophète, ou la fonction prophétique d'une médiation, entre les deux régimes du pouvoir. En ce sens, s'interroger sur la disparition d'une parole prophétique, c'est finalement questionner les fondements politiques d'une crise du religieux.
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