Auteur : Cécile Ladjali
Date de saisie : 10/11/2006
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Collection : Domaine français
Prix : 17.50 € / 114.79 F
ISBN : 978-2-7427-6264-4
GENCOD : 9782742762644
LE POINT DE VUE DES EDITEURS
Soldat dans les tranchées de la guerre de 14, Louis écrit à sa famille, à ses proches, à ses "marraines de guerre", pour maudire ou travestir la réalité, rassurer ceux qu'il aime ou conjurer un peu de son épouvante. Apprentie dactylo à Saint-Germain-des-Prés dans les années 1950, Lorette s'ingénie à taper des lettres : pour des vieilles dames du quartier, pour son père toujours absent, pour son beau fiancé lointain, et pour elle-même, malade de la tuberculose.
Deux vies parallèles, que sépare un demi-siècle, et dont nous ne connaissons que ces écrits, semblent mystérieusement résonner et se rejoindre en un point imaginaire ou d'une éventualité minuscule. A moins que le lecteur n'ait seul le pouvoir de faire se répondre les mots de cette partition qu'inspire le fameux quatuor schubertien, La Jeune Fille et la Mort.
Née à Lausanne, en 1971, de mère iranienne, Cécile Ladjali est professeur agrégée de lettres modernes et enseigne en Seine-Saint-Denis au lycée et à l'université (Sorbonne nouvelle). Louis et la Jeune Fille est son troisième roman après Les Souffleurs (2001) et La Chapelle Ajax (2005), tous deux publiés chez Actes Sud.
Montmirail, vendredi 10 novembre 1915
Ma chère maman,
Tu vas être contente. Ce matin, le sergent-chef a annoncé que nous aurions une permission pour Noël. Je sais ce qu'il t'en coûtera de t'avoir fait espérer pour rien au cas où la décision serait annulée, mais je ne résiste pas au plaisir de faire un trou d'espoir dans ton coeur. C'est le pouvoir de si peu d'hommes aujourd'hui. Et j'ai ce pouvoir. Alors réjouis-toi, ma douce, je serai bientôt de retour.
Le sapin que Clémence et moi avions planté l'an passé au fond du jardin doit avoir bien grandi. Ayez soin de le déraciner. Ne le fauchez pas : il faudra penser à le rempoter à la fin des fêtes pour l'année suivante. L'ombre épineuse de notre bonheur me fait mal.
Dans la tranchée, on a arrangé un petit pupitre en bois. C'est de là que je t'écris. Les camarades attendent, papier dans une main, tabac dans l'autre. Vous écrire c'est du bonheur. Jean n'avait plus d'encre pour sa mère et les gars ici sont avares. (Tu peux comprendre.) Alors il a trempé l'acier de sa plume dans les flaques de boue. Et l'on s'est rendu compte que la terre avait de très jolies couleurs pour une mère. Cela nous a fait peur sur le coup. (Le ciel était gris aussi.) Puis on a regardé en direction des arbres et au-delà d'eux encore et Jean m'a dicté sa lettre parce qu'il ne sait pas écrire. Jean et sa mère vivent à deux pas de chez nous, derrière l'église du père Martin. C'est en inscrivant l'adresse sur l'enveloppe que l'évidence s'est imposée. Te rends-tu compte ? Il a fallu la sale guerre pour que l'on se croise, ici, au fond d'un trou boueux.
(...)
Petite maman, il ne faut pas t'inquiéter. La guerre n'est pas si vilaine. On a froid la nuit. C'est tout. (...)
Embrasse Clémence et dis-lui bien qu'à la gare, dès mon arrivée, je passerai chez Mme de Bauvay pour lui acheter une poupée. Celle avec la capeline verte qui a l'air d'une sirène dans sa boîte. Notre solde de décembre sera double. La guerre peut avoir du bon ! Pense à inviter également mon vieil instituteur, M. Cendre, pour le 24. Sa jeune femme, Julie, est morte de la typhoïde l'été dernier et je crois que cela lui fera plaisir. Tu vois que je ne vous oublie pas.
Je vais écrire la lettre de Jean avec l'eau des flaques. Ils disent que la neige est pour demain. Je t'aime, maman.
Louis
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