Auteur : Pierre-Philippe Bugnard
Date de saisie : 12/10/2006
Genre : Education, Formation
Editeur : Presses universitaires de Nancy, Nancy, France
Prix : 30.00 € / 196.79 F
ISBN : 978-2-86480-708-7
GENCOD : 9782864807087
L'espace aménagé de nos classes porte encore la marque des longues traditions d'exercisation et de profération magistrales, souvent renouvelées, jamais vraiment dépassées, du moins au secondaire. Des habitus dont la genèse s'est pourtant obscurcie depuis les prodigieuses techniques psalmodiques de la solmisation grégorienne. Il était alors possible de connaître «par coeur», grâce à l'espace de la nef où il circulait viva voce, inlassablement, en cycles annuels immuables, l'immense savoir nécessaire au salut. Un enseignement doublé d'un décor qui donnait à voir, aussi, tout ce qui était récité et entendu.
Or le plan d'études de la nef-cathédrale subit la concurrence des supports de l'écrit diffusés parallèlement à un mouvement de profanation absolu dont on peut suivre la trace dans les aménagements palatiaux et urbains. Les villes-capitales de l'Europe moderne inversent l'orientation "cathédrale" qui indiquait encore la direction du Dernier Jour, but ultime de l'éducation chrétienne. Elles se dotent d'un axe nouveau, hygiéniste et profane, dirigé vers le soleil couchant, délimitant une aire propice aux loisirs de cour, reléguant les engeances populaires à l'arrière du dispositif. Les capitales se muent ainsi en plans d'études monumentaux dévoilant les symboles de l'absolutisme monarchique, les réifiant dans l'espace ordonné de la ville. Cette édification plastique aux valeurs modernes se double d'une assignation à la ségrégation sociale, avec, dans l'ordre des moeurs éducatives, l'organisation d'une école en deux ordres pédagogiques auxquels le principe méthodologique de simultanéité d'enseignement renvoie toujours, en dépit du passage aux trois degrés successifs pour tous.
Pierre-Philippe Bugnard est professeur titulaire à l'Université de Fribourg (Suisse) où il enseigne l'histoire de l'éducation et la didactique de l'histoire. Constitué de la première partie d'une thèse d'habilitation consacrée à la rémanence pédagogique, cet essai élargit au champ éducatif les réflexions pionnières menées par Maurice Agulhon, dont l'auteur fut l'élève, autour de la problématique des lieux de mémoire, en particulier sur le partage est-ouest de la monumentalité et des sociabilités parisiennes.
Extrait du prologue :
Faire le programme, enseigner ex cathedra, prendre des notes, savoir par coeur, réciter sa leçon, remplir sa copie, passer l'examen, avoir une mauvaise note, être promu, redoubler...
Les mots de l'école renvoient à un faisceau de socles éducatifs dont la genèse s'est obscurcie. À l'antique profération viva voce des savoirs, à leur programmation annuelle en fonction du cycle solaire, aux inventions modernes de la classe, de la méthode simultanée et de l'examen panoptique. Autrement dit à l'attraction qu'exercent la sélection et la mémorisation sur les rites éducatifs, habitus qui tranchent avec les finalités de l'école postmo-deme. Je voudrais examiner ceux qui relèvent plus précisément d'espaces conçus comme lieux d'éducation, retentissant de paroles, envahis d'images, parcourus d'autant de savoirs transmis directement, sans le truchement d'un support écrit.
D'abord la nef qui répercute l'écho d'une récitation disant toute l'histoire de la Création. Cathédrale orientée dans l'attente du Dernier jour, plan d'études offrant un décor dont la contemplation, tout comme l'incorporation des chants qui y résonnent, contribuent à l'obtention du salut. Eschatologiques, les finalités éducatives de son programme sacral ont fini par subir la profanation d'explications agencées en espaces modernes. Celles du palais-jardin encyclopédique dont l'occidentation hygiéniste d'un grand axe triomphal détourne des miasmes de la ville, ménage des espaces de loisirs pour la cour, inculque un ordre prescrivant une sociabilité de la distinction et qui régit bientôt la collectivité tout entière. Révolution à l'origine d'un urbanisme ségréguant hautes classes et populations, créant des espaces éducatifs duaux qui finiront par ordonner l'école en deux ordres hermétiques l'un à l'autre et la ville en deux pôles de monumentalités symboliques distribuant le politique, instruisant autant qu'assignant, avec des effets sensibles jusqu'au XXe siècle.
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