Auteur : Albine Novarino
Illustrateur : Photographies Michel Maïofiss
Date de saisie : 09/10/2006
Genre : Education, Pédagogie
Editeur : Omnibus, Paris, France
Collection : Omnibus-Albums
Prix : 27.00 € / 177.11 F
ISBN : 978-2-258-07047-9
GENCOD : 9782258070479
Il est neuf heures vingt en ce 2 janvier 1947, le ciel est bas et blanc, les contours de Sallanches s'estompent peu à peu ; il est onze heures dix, en ce 6 juin 1953, et les sirènes de pompiers indiquent assez que la montagne brûle du côté d'Aubagne ; mais ni les écoliers de Sallanches ni ceux de Marseille ne prêtent attention au décor présent ; pour eux, rien ne compte que la dictée ; chaque tête penchée sur le crissement de la plume est baissée comme pour mieux conquérir un univers qui marquera à jamais son imaginaire; les mots s'ajoutent les uns aux autres, les phrases composent des mondes, on soupe au Canada avec les bûcherons, on passe Nanterre dans le carrosse dont se moque la marquise de Sévigné, on suit les mouvements précipités de la poule de Jules Renard... Chaque phrase est comme un début de roman, elle porte en elle l'aventure, l'aventure de ce qui est dicté, et l'aventure de ce qui sera écrit. De quoi s'agit-il ? C'est un exercice, un apprentissage, une épreuve, un jeu, un rite - une initiation dont, vainqueur ou défait, celui qui la subit sort triomphant.
En réunissant ces Cent Dictées, Albine Novarino, écrivain et enseignante, fait revivre un monde disparu; elle a aussi le secret espoir de faire oeuvre utile. Vite, à vos stylos !
Dans les bourgs bretons blottis non loin des dunes et battus des vents d'automne, dans les gros villages de Provence qu'assoupissent les premières chaleurs de la saison tandis que le crissement des cigales va croissant, dans les banlieues de Cours-la ville, Tizy ou Amplepuis, quand avaient retenti les sirènes appelant les ourdisseurs et les effilocheuses à pénétrer dans les usines, soudain, le temps se figeait.
C'était dans la classe de l'école. Et l'instant crucial pouvait ne concerner qu'une partie des élèves ; par exemple ceux qui étaient promis au certificat d'études.
Les desseins du maître étaient souvent impénétrables mais il y avait tout de même certains rites qui revenaient avec la fréquence des marées ou les retours de la pleine lune.
Dans le silence de plus en plus étale, tous et toutes, même ceux et celles du fond près du poêle ou du radiateur, avaient pressenti- à mille imperceptibles indices- l'imminence de ce qui pour certains représentaient un danger et pour d'autres une source de délices quasiment inépuisables. Effectivement, quelques instants plus tard, la voix magistrale laissait tomber :
Vous écrivez «dictée»
Marge à droite de quatre carreaux, comme d'habitude.
Et zéro à ceux qui trichent d'une manière ou d'une autre.
Dès lors nul attardé ne se souciait plus du murmure des feuilles dans les gros marronniers de la cour, nulle amoureuse éperdue des fournitures scolaires ne laissait plus son doigt errer rêveusement sur un adorable buvard rose petit cochon sur lequel on pouvait lire en lettres couleur rouge sang :
Boucherie Perrin La Praz par Modane Savoie
Dans le temps arrêté, dans l'espace figé, la voix lisait une première fois la dictée et martelait les syllabes. C'était parfois, aux heures de fatigue et de découragement, du haut du bureau trônant sur l'estrade que se détachaient les phrases. D'autres fois, dans l'excitation du bal des pompiers tout proche ou dans l'expectative du match de foot contre les fonctionnaires des impôts, la maîtresse arpentait la salle en prenant bien soin de ne pas s'embroncher dans les cartables et les paniers du goûter. Au fil de ses pas lents, elle aussi, elle détachait les mots et insistait lourdement sur les liaisons et sur les signes de ponctuation, notamment les forts.
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