Auteur : Catherine David
Date de saisie : 06/11/2006
Genre : Littérature, essais
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Collection : Un endroit où aller
Prix : 19.80 € / 129.88 F
ISBN : 978-2-7427-6253-8
GENCOD : 9782742762538
Il s'agit d'un livre sur le piano, destiné aux gens qui aiment le piano, particulièrement aux gens qui en jouent ou qui en ont joué ou qui veulent en jouer, mais aussi à ceux qui aiment l'écouter et à ceux qui partagent une sorte de révérence pour ce très grand instrument qui peut tenir lieu d'orchestre, et que j'aime appeler «sa majesté le piano». Liszt disait, en effet, qu'il avait l'amplitude, que le piano peut vraiment tenir lieu d'orchestre, remplacer tous les instruments. Cela dit, il s'agit plus encore que du piano : il s'agit de la pratique d'un art, d'une passion, qui date très souvent de l'enfance. Je m'adresse donc à tous ceux qui aiment le piano pour leur dire que, s'ils ont envie d'y aller, il faut y aller, il faut y retourner, parce que la découverte du piano, et surtout les retrouvailles avec le piano, quand on l'a longtemps délaissé, oublié, abandonné, c'est vraiment une fête continuelle. Je voudrais faire entendre surtout, aussi bien aux enfants, qu'aux jeunes gens et aux gens plus âgés qui reviennent vers leur instrument, quel que soit cet instrument d'ailleurs- parce qu'il y a le piano, mais il y a des merveilles analogues dans la pratique de tout instrument de musique -, que la seule bonne raison de faire de la musique, finalement, c'est le plaisir qu'on y trouve, et qu'il n'y en a pas d'autre. La pratique d'un instrument est une quête de ce plaisir, mais qui se fait justement avec un instrument qui n'est pas le piano, qui n'est ni le violon ni la flûte ni l'harmonica ni la harpe, mais qui est lui aussi le plaisir, c'est-à-dire que le plaisir, la jouissance est non seulement le but de ce travail, mais aussi son moyen. Ce livre qui s'appelle Crescendo est également un livre très personnel, dans lequel j'essaie de faire passer quelque chose de la transmission que j'ai reçue des gens qui m'ont entourée dans mon enfance, particulièrement de mon père qui était un musicien amateur de très haut niveau, et de tous les professeurs que j'ai eu la chance d'avoir successivement, depuis monsieur Martenot, le célèbre inventeur des ondes Martenot, jusqu'à André Boucourechliev, le célèbre compositeur d'Archipel, qui était aussi un élève de Gieseking. Mais j'ai eu d'autres professeurs qui, chacun, m'ont apporté quelque chose de très précieux. Et je voulais dire à tous ceux qui se lancent ou qui retournent à la pratique d'un instrument que cette initiation est polyphonique et que, dans toutes ces voix que nous avons entendues, tous ces enseignements que nous avons reçus, ce qui est très émouvant, très intéressant et passionnant, c'est finalement de se les approprier, de les faire siens, de telle manière que, à la limite, on ne reconnaît plus la personne, la voix de la personne, mais qu'on entend quelque chose qui vous installe au centre de vous-même et qui vous permet de trouver, dans la musique, une voie vers vous-même. Ce que je voulais dire aussi, c'est que, grâce à un instrument de musique, la fréquentation des très grands génies de l'humanité que sont les très grands musiciens - j'aime toutes les musiques, mais mon répertoire est dans la musique classique ; je travaille cette musique-là qui va de Bach à Schubert, en passant par Mozart, Beethoven, Brahms, Schuman, de Bussy, Ravel, etc., un répertoire inépuisable - non seulement est quelque chose qui nous fait grandir, mais est aussi un privilège tout à fait extraordinaire. On n'a pas, avec un texte littéraire, une intimité aussi grande qu'avec une partition musicale. Un instrumentiste qui travaille une sonate de Chopin, par exemple, va passer des heures et des heures avec cette sonate, beaucoup plus qu'un comédien qui travaille le rôle du Cid, même si il le répète tous les matins ; il ne va pas le réciter soixante fois, cent fois, deux cents fois dans la journée. On a donc cette proximité extraordinaire. Le titre du livre, Crescendo : avis aux amateurs, signifie : en grandissant. Il s'agit aussi d'une réflexion philosophique, existentielle sur le fait que nous avons le regret, quand nous sommes adultes, de ne plus grandir tous les jours, de ne plus avoir quelques millimètres de plus, que nous avons le regret de cet état de l'enfance où, de toute façon, quoi qu'on fasse, nous faisons des progrès. Quand nous sommes adultes, à un moment donné, nous devons apprendre à grandir autrement, et c'est en approfondissant un art, qu'il s'agisse du piano, de la peinture, des arts martiaux, ou de tout autre sport ou activité : la marche à pied, la pêche à la ligne, du moment qu'on le fait en confiance et avec le plaisir qui grandit tous les jours, parce que ce plaisir, à la différence de tous les autres plaisirs que nous avons d'habitude, comme celui de manger par exemple, arrive à satiété à un moment donné, alors que là, non. Dans le piano, dans la musique, il n'y a pas de satiété. Le plaisir grandit, et c'est un perpétuel crescendo.
(Propos recueillis par téléphone)
Salut à vous, aspirants virtuoses, autodidactes du clavier, infirmes du trois-pour-deux, handicapés de la gamme en tierces, mes semblables, soeurs et frères, rivales et rivaux, compagnons d'extase ou de trac. Ils sont vivants, nos rêves d'enfants ! Une même nostalgie nous hante, un même désir nous obsède, il est urgent d'y céder ! Urgent de répondre à l'appel du clavier, de refaire les gestes familiers, urgent d'extraire la musique de la grande carcasse comme Aladin fait surgir de sa lampe le Génie qui exauce tous les voeux.
C. D.
Romancière, essayiste, critique littéraire, pianiste amateur, franco-américaine, Catherine David vit à Montmartre et partage son temps entre le journalisme, la littérature et la musique. Elle est l'auteur de romans et d'essais, parmi lesquels La beauté du geste, qui sort simultanément chez Actes Sud en collection de poche "Babel" (n° 769).
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ART-MOT-NID
PAR LA FENÊTRE du salon, j'entends le piano bouillir sous les doigts agiles de mon père. Concerto de Bach en la majeur. Les arpèges rebondissent, dopés par les trilles. Je rentre de l'école, la vie est belle à pleurer, comme dans un film de Capra. La main gauche, de croche en croche, se fait violoncelle, doum, doum doum, et voici que le second thème, déjà, prend appui sur un fa dièse particulièrement jouissif, puis monte, redescend, se transforme, s'envole et gambade, coeur battant, promeneur à quatre temps, acrobate des harmonies. Art-mot-nid, comme dit Raphaël. Autorité de la joie.
Regard pantelant, fourrure hirsute, le chien Arco ("archet" en italien !) se précipite pour me lécher la joue en gémissant de bonheur. Sur la terrasse, le printemps fait chanter la glycine. Musique et lumière. Bourdons, guêpes, abeilles en folie. C'est la saison des pâquerettes, floraison nuageuse, pointillés sur la pelouse. Le pommier nain du Japon vient de clore sa floraison annuelle, ses pétales font cercle autour de lui. Dans le creux du grand orme, une nichée de primevères. Pour la couleur rouge, voyez la Fiat 500 dite Jardinière de ma mère, garée sur le gravier, rutilante. Vive le Kapellmeister ! Et gloire au la majeur !
En ce temps-là, notre expérience de la vie n'avait rien abîmé, nous n'avions pas vu l'envers du décor, nous n'avions pas encore cassé nos jouets. L'air nous paraissait sans limites, et la musique de Jean-Sébastien Bach faisait partie de la nature des choses, comme les arbres ou les nuages, de toute éternité. Nous savions que de sympathiques hominidés avaient dû vivre et mourir pendant des centaines de milliers d'années dans un monde dépourvu de Bach, et nous avions pour eux une pensée compatissante, de même que pour les dinosaures qui n'ont jamais entendu chanter leurs lointains descendants, les oiseaux.
La musique de Bach nous paraît universelle, mais tous ne l'entendent pas de cette oreille. Mon amie Stella Baruk, pourtant fine musicienne et dotée d'une intelligence supérieure, le trouve ennuyeux. Ennuyeux ! Oui, ennuyeux, le paradis !
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