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A la place du mort

Couverture du livre A la place du mort

Auteur : Gilbert Salem

Date de saisie : 07/10/2006

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : B. Campiche, Orbe, Suisse

Collection : CamPoche

Prix : 9.00 € / 59.04 F

ISBN : 978-2-88241-181-5

GENCOD : 9782882411815


  • La présentation de l'éditeur

... En lisant A la place du mort, nous mesu­rons la reconnaissance que nous devons à son auteur. Parce qu il donne une forme belle et émouvante à la matière trop informe de nos souvenirs, et parce qu il nous restitue ainsi la proche présence du confrère ou de l'ami : sa générosité, sa droiture, ses colères toujours possibles, le regard vif sous le haut front, l'expression matoise, la moustache frémissante, ce visage pointu où l'on pouvait reconnaître quelque chose de la fouine, comme si Pascal-Arthur Gonet avait choisi de ressembler à l'animal emblématique de ses grands talents d'enquêteur. Mais nous sommes aussi émus par tout ce que nous ignorions. Il y a une force bouleversante dans ces pages où Gilbert Salem évoque la sévère dignité avec laquelle Pascal-Arthur est allé à la rencontre de sa propre fin.

A notre reconnaissance devrait pourtant s'en ajouter une autre. Celle de n importe quel lecteur, aussi éloigné soit-il des cercles journalistiques, qui trouvera dans le livre de Gilbert Salem un récit dune beauté poignante, où l'amitié qui en occupe le coeur ne cesse de croître par-delà la mort. A la place du mort est un livre d écrivain, même si c est un journaliste qui tient la plume.

Michel Audétat, L'Hebdo





  • Les premières lignes

Un peu de poudre eucharistique

PETITS POINTS blancs. Ce n'était pas que la coccinelle de la comptine de M"e Florian, à l'école de Montchoisi. C'étaient aussi les flocons tardifs du printemps au chalet des Haudères. C'était de la neige, mais là-haut, en Valais, on devait crier avec nos voix de six ans : «Voilà les giboulées !» On les admirait à travers des fenêtres très vieilles dont le chambranle était en suif brun, et en mordant dans des tartines au beurre et au sucre.
Donc un goût de neige et de pain. Plus l'odeur tenace, capiteuse (insupportablement «hircine», disent les parfumeurs), de la chèvre à M. Janin, le fermier d'à côté qui sentait comme elle, et la faisait danser à la mode tsigane, sur un tas de rondins chaque samedi devant l'église: une jolie bête de foire, en somme. Elle lui rapportait un peu d'argent, mais un gros camion l'a écrasée misérablement, entre Vevey et Montbovon, le jour fatidique de mai où elle s'échappa de la deux-chevaux tandis que Janin faisait pipi dans les fleurs de colza en contemplant les montagnes.
Cette chevrette savante, cette deux-chevaux, et tous ces petits points blancs clignotent à nouveau en ma mémoire trente ans après. La neige formait des mouches par millions ; une pluie d'hosties du dimanche, le pain azyme de la sacristie qu'une main sacrilège aurait réduit en poudre et qu'elle-même répandrait sur nos crânes de servants de messe; ô éblouissantes bullettes de savon qui exploseront à la piqûre de nos cils ! ô myriade de comètes affolées qui traverseront le ciel noir des paupières juste avant la mort. Et puis une poudre vanillée d'enfance, le talc de maman quand je lui exhibais mon derrière de nourrisson sur la table à langer.
Je reviens à cette averse d'hosties comme il en figure en ces peintures du XVe siècle : on y voit les quatre Evangélistes et la Vierge déversant le grain de la Parole dans la trémie d'un moulin de meunier allemand. Je repense à cette chapelure de sacristie (était-elle bénite ?) que Frère Edouard, le bedeau de mon collège, finissait par jeter dans la poubelle: «Autant de moineaux, de souris et de petits insectes qui iront tout droit au paradis», disait-il sans vrai­ment rire.


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