Auteur : Sébastien Jahan
Date de saisie : 07/10/2006
Genre : Histoire
Editeur : Belin, Paris, France
Collection : Histoire et société
Prix : 21.00 € / 137.75 F
ISBN : 978-2-7011-4353-8
GENCOD : 9782701143538
Cet ouvrage fait suite aux Renaissances du corps en Occident (1450-1650) paru en 2004. Au siècle dit des Lumières, tout n'est pas progrès et douceur: c'est le siècle de l'apogée de la traite des Noirs, c'est aussi celui des affaires d'infanticide qui connaissent, tout au long de la période, une courbe croissante.
Dans le même temps, l'allaitement, l'allégement du vêtement féminin, le développement de la gymnastique «pour éviter les dégénérescences» dessinent une autre vision, un autre emploi du corps, pré-moderne. Parallèlement, toute une littérature prône la recherche des plaisirs, licites ou illicites.
Sébastien Jahan, spécialiste des sociétés d'Ancien Régime, est l'auteur de Profession, parenté, identité sociale. Les notaires de Poitiers aux Temps modernes, 1515-1815 (Presses Universitaires du Mirail, 1999) et de Le Peuple de la forêt. Nomadisme ouvrier et identités dans la France du Centre-Ouest aux Temps Modernes.
Il est maître de conférences à l'Université de Poitiers où il enseigne l'histoire
Extrait de l'introduction :
«Vénus est ici la déesse de l'hospitalité, son culte n'y admet point de mystères et chaque jouissance est une fête pour la nation.» Au mois de mai 1769, deux ans avant que ces lignes du Voyage autour du monde ne livrent aux fantasmes du lecteur européen le mythe de la «belle vahiné aux moeurs libres», Bougainville avait déjà fait sensation à la cour, en évoquant les trésors de la Nouvelle Cythère qu'il venait de «découvrir». Ainsi devait-on sans nul doute baptiser une île dont tous les habitants semblaient sacrifier, avec une passion du reste partageuse, à la divinité des Amours. C'est cette même version de l'Eden érotique qui guida la traduction des paroles et des gestes du Tahitien Aotourou, ramené par Bougainville comme preuve de ses exploits et de ses dires. Durant une entrevue à Versailles, l'homme, à qui l'on venait de présenter une toile figurant une femme à moitié dénudée, avait désigné du doigt le sexe du sujet, caché par une draperie, en prononçant à plusieurs reprises le mot «ero». Pour Bougainville, le terme sonnait étrangement comme «Eros», et Péreire, l'interprète du Roi, doté d'une liste de vocabulaire tahitien, le rapprocha du vocable «era», le soleil, suggérant ainsi qu'Aotourou identifiait le sexe féminin «au plus bel être de la nature».
Forts de quelques avancées linguistiques, les ethno-historiens d'aujourd'hui pensent que le mot utilisé par la caution de Bougainville signifiait plutôt quelque chose comme «cela sent mauvais»... Un malentendu parmi d'autres. Car, comme nous l'apprend Serge Tcherkézoff, la plupart des comportements et des signes que le chef de l'expédition et ses hommes, rendus fort vulnérables par quelques mois de privation en mer, reçurent comme des invitations décomplexées aux plaisirs des sens, étaient en fait vraisemblablement des rituels religieux iconoclasme - d'en dévoiler quelque face sombre supposée. Comme beaucoup d'enseignants, je me sens l'héritier et le dépositaire de leur aspiration à répandre le savoir, à égaliser les conditions, ou à permettre à tous d'accéder à la gestion des affaires publiques. Mais les Lumières sont aussi une «Création continuée», qui n'appartient pas qu'au passé, et que nous devons préserver, prolonger, corriger par nos luttes d'aujourd'hui. Dans un travail ancien mais toujours digne de notre attention, Michelle Duchet avait déjà souligné que mettre en évidence les limites de l'humanisme de cette période ne revenait pas à disqualifier ses idéaux universels et leur force subversive toujours actuelle. De la même manière qu'il est vain de reprocher à Rousseau ou à Diderot de ne pas avoir été Louise Michel, Aimé Césaire ou Rosa Luxembourg, il n'y a pas lieu de s'obstiner à vouloir en faire leurs égaux. Les penseurs des Lumières ont été bien souvent de ces pyromanes-pompiers qui, dans le même temps qu'ils allumaient et attisaient l'incendie, construisaient les pare-feux destinés à limiter sa propagation. Enfin, il ne faudrait pas se représenter le XVIIIe siècle comme agité de courants univoques et convergents, entraînant la société vers un progrès généralisé.
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