Auteur : Vincent Delecroix
Date de saisie : 17/09/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Blanche
Prix : 14.00 € / 91.83 F
ISBN : 978-2-07-078134-8
GENCOD : 9782070781348
Mon roman, Ce qui est perdu, est d'abord l'histoire d'un jeune homme qui subit, comme à peu près tous les jeunes gens, une rupture amoureuse. Il s'en trouve un peu désemparé et n'a pas d'autre idée, au départ, pour se remettre de cette peine, mais également pour parler à celle qu'il a perdue et éventuellement pour la reconquérir, que d'écrire une biographie et plus précisément, celle d'un philosophe danois pour le moins mélancolique, Kierkegaard. Pourquoi cette biographie ? Parce que, en racontant l'histoire de Kierkegaard, il tâche de raconter sa propre vie et de faire comprendre à celle qu'il a perdue pourquoi elle a eu tort de le quitter. Mais il tâche aussi et surtout, par ce travail, d'endurer la peine, de la surmonter et d'inventer autre chose. C'est le début, en réalité, d'un enchaînement d'histoires, puisqu'il raconte son projet, son ami coiffeur dans le salon de coiffure, et à partir de ce moment-là, interviennent un certain nombre de personnages, tous clients d'Abel, qui se croisent, se rencontrent, qui s'interrompent aussi, qui ont tous quelque chose à raconter. Chacun a une ou plusieurs histoires à raconter, dans lesquelles d'autres personnages racontent d'autres histoires, toutes autour du même thème : ce qui est perdu, la manière dont nous nous en remettons, la manière de vivre avec les morts, de vivre avec des spectres aussi, et toutes les stratégies inventives plus ou moins cocasses et plus ou moins efficaces, grâce auxquelles nous tâchons de dépasser notre peine. C'est comme cela que nous allons voir intervenir un certain nombre de personnages : Abel lui-même, qui aura des choses à raconter ; Séverin, un client qui a apparemment une magnifique histoire d'amour à raconter mais dont l'histoire se révèlera être, en réalité, beaucoup plus curieuse que cela ; l'histoire d'un philosophe qui devient lanceur de javelot ; l'histoire d'un vieux monsieur qui revient exactement à la même période, à Paris, pour un rituel dont on ne découvrira le sens qu'à la fin ; l'histoire d'un petit garçon qui refuse de descendre du minibus de tourisme dans lequel ses parents l'ont emmené ; l'histoire également d'un chat noir, vindicatif, que le narrateur lui-même sera amené à poursuivre, à la fin, dans les jardins du château de Versailles, pour découvrir enfin quelque chose de nouveau. Toutes ces histoires s'enchâssent autour de la propre histoire du narrateur qui est, sans arrêt, interrompu par les clients, sans arrêt rabroué, remis à sa place, qui essaie sans arrêt de reparler, à la fois à la jeune fille qu'il a perdue et aux clients auxquels il doit répondre. C'est qu'en réalité, finalement, ce narrateur a plusieurs vies ; il s'est notamment lancé, en même temps que sa biographie, dans une activité qui l'obligera éventuellement, pense-t-il, à dépasser sa peine, une activité absurde : conduire un minibus de touristes danois à travers la capitale. J'espère que ce roman saura vous divertir, j'espère qu'il vous fera rire, surtout, et je vous souhaite une bonne lecture. À bientôt.
(Propos recueillis par téléphone)
Il existe plusieurs moyens de se remettre d'une rupture. Le meilleur, incontestablement, est d'écrire une biographie de Kierkegaard, un philosophe mélancolique qui n'eut qu'un seul amour, le perdit volontairement et ne cessa, dès lors, de lui parler à travers ses livres. On peut aussi conduire un minibus rempli de touristes danois. Ou aller chez le coiffeur, mais pas n'importe lequel : un coiffeur érudit, pudique, si possible peintre. Ou encore raconter des histoires pour conjurer la perte et se débarrasser des spectres.
En essayant de retrouver ce qui est perdu, on apprendra en outre : pourquoi il y a des épis de maïs grillés trop salés à la station La Chapelle, comment un chat noir peut devenir blanc, comment égarer sa femme en forêt, comment on devient lanceur de javelot, pourquoi il est nécessaire de se faire couper les cheveux quand on a l'âme en peine, quelle conduite adopter quand on se jette de la tour Eiffel, pourquoi le Triton a finalement abandonné Agnès, pourquoi on écrit des livres, pourquoi un célibataire est nécessairement condamné à la ruine financière, ce qu'est la Loi Schéhérazade, et bien d'autres choses encore.
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Cette fiction tire sa force d'une étrange et délicieuse impression où les faits ont moins d'importance que les considérations existentielles du narrateur désoeuvré, sorte de road-movie métaphysique. Il a beau nous faire croire que ses propos sont futiles - le décor est un salon de coiffure -, ils sont érudits, drôles et universels, teintés d'une autodérision salvatrice...
Le jeune écrivain voue une passion pour Kierkegaard à qui il a consacré plusieurs essais et dont il a traduit du danois Exercice en christianisme (Le Félin). La vie amoureuse du philosophe comme ses écrits l'ont visiblement inspiré. Voilà pourquoi on retrouve tout cela dans ce récit, dont le titre est un clin d'oeil à François Mauriac, auteur de Ce qui était perdu, qui traitait d'un thème similaire. Mais ce roman est avant tout une histoire d'amour, ou plutôt du désamour et ses conséquences. Autrement dit, de tout ce qui peut remplir une vie sans forcément la combler.
Un pur joyau. En quelques livres, discrètement, sans tapage, Vincent Delecroix est devenu un des meilleurs écrivains de la nouvelle génération....
Après un début un peu encombré, en effet, de plomb philosophique, le livre prend son envol et finit comme un conte d'Andersen...
Pour arriver à ce constat que, «dans ce que nous appelons le réel, il y a bien plus d'absence que de présence, bien plus de choses et d'êtres qui manquent que de choses et d'êtres qui sont là. Bien plus de spectres que d'hommes». Des spectres, mais dessinés d'une plume fine et malicieuse, autant que poétique, où les choses les plus profondes sont dites avec la légèreté d'une fable.
D'abord, cette histoire de biographie sur Kierkegaard
C'est vrai, ce projet de biographie, ce n'était peut-être pas une bonne idée. J'ai peut-être eu tort de m'entêter de cette manière. Il y avait quand même d'autres choses à penser, sinon d'autres choses à faire, que cette biographie qui n'était indispensable pour personne et d'autant moins qu'il en existe déjà plusieurs sur Kierkegaard, et pas nécessairement mauvaises. Que cela finisse par tourner à l'obsession, en revanche, c'était assez prévisible.
Mais tu comprends, cela avait un autre sens. J'imagine que cela au moins tu peux le comprendre, tu pouvais le comprendre, malgré ton tempérament un peu borné et plein d'autosatisfaction. C'était quelque chose de plus, en tout cas, que de raconter une vie, fût-elle celle d'un philosophe, quelque chose de plus, aussi, que de pénétrer et d'éclairer une philosophie. Je ne sais pas très bien comment le dire : je voulais te parler.
Je peux comprendre à la limite, a dit la cliente d'Abel, mon ami coiffeur, je peux comprendre qu'on écrive parce qu'on souffre, qu'on a de la peine, parce qu'on aime et qu'on n'est plus aimé (par parenthèses, ça produit presque à chaque coup de la mauvaise littérature, a dit cette dame qui voulait montrer qu'elle connaissait la littérature), mais écrire une biographie, je trouve cela plutôt incongru. Pourquoi pas un manuel de mécanique quantique ou un livre de cuisine ? C'est une sorte de travail de deuil, sans doute, a murmuré Abel pour qu'elle se taise un instant.
Et je pensais, entendant Abel, je pensais : mon Dieu, mon Dieu, comment fait-on pour vivre avec les morts ? Comment fait-on pour vivre avec ce qui est perdu ?
D'abord, je voulais te parler de moi.
Je voulais te parler de moi, à travers cette biographie. Et il y a quelque chose que je ne peux m'extirper du crâne, vois-tu : si je l'avais effectivement écrite (écrite à temps), je veux dire : si tu avais pu la lire (et cela aurait été mieux encore que tu la lises publiée, avec une vraie couverture, une typographie anonyme, entourée d'une foule de signes objectifs qui l'auraient mise à distance et de toi et de moi), eh bien, tout aurait été différent, j'en suis sûr.
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