Auteur : Jacques Cotta
Date de saisie : 27/09/2006
Genre : Documents Essais d'actualité
Editeur : Fayard, Paris, France
Collection : Documents
Prix : 19.00 € / 124.63 F
ISBN : 978-2-213-62559-1
GENCOD : 9782213625591
Plus de 7 millions de salariés perçoivent un salaire inférieur à 722 euros par mois et se trouvent dans l'incapacité de se nourrir, de se loger ou de s'habiller décemment, de même que leur famille. Plus de 12 millions ont moins de 843 euros de revenu mensuel. Plus de 3 sans domicile fixe sur 10 ont un boulot à temps complet, partiel ou précaire, gagnent souvent entre 900 et 1 300 euros, et cherchent pourtant soir après soir où dormir... Entre la moitié et les deux tiers des femmes qui travaillent ont un contrat au sigle étrange - CES, CIE, CEC... -, touchent moins de 750 euros par mois, ont un enfant, vivent seules ou avec un conjoint au chômage et forment 90 % des familles monoparentales...
Nous voilà dans le monde des travailleurs pauvres !
Alors que jamais le pays n'a été aussi riche - le PIB est en progression constante depuis les années 1990 -, la précarité s'est développée sur un mode exponentiel. En dix ans, l'intérim a augmenté de 130 %, le nombre de CDD de 60 %, les CDI de seulement 2 %. Plus d'un million de personnes bénéficient du RMI, plus de 500000 de l'allocation solidarité.
Cela n'arrive qu'aux autres ? Erreur ! Tout le monde peut être concerné du jour au lendemain après un drame personnel, un événement familial, un licenciement... Au cours de cette enquête, dans la lignée du Peuple d'en bas de Jack London ou de Dans la dèche à Paris et à Londres de George Orwell, Jacques Cotta a rencontré des personnes qui le savent bien : André, ancien prof surdiplômé, Éric, assureur autodidacte, Jean-François, boucher charcutier, Yves, coiffeur dans la marine reconverti sur la terre ferme, Etienne, informaticien recyclé dans le gardiennage, Roland, manutentionnaire, Jean, jardinier... Autant de travailleurs dont on n'aurait jamais soupçonné, au premier abord, qu'ils pouvaient être touchés par cette nouvelle pauvreté. Ils avaient une famille, une maison, pignon sur rue, et ils ont tout perdu.
Le sujet dérange. Hommes politiques et médias n'en parlent que rarement. Tout au plus comptabilise-t-on, en hiver, les morts de froid, en les présentant comme des «SDF», sans autre précision. Puis l'information est reléguée au second plan.
Le thème sera sans doute au coeur des débats dans la perspective des élections de 2007. L'occasion, donc, de poser quelques questions à ceux qui nous gouvernent ou qui en ont l'ambition...
Journaliste, Jacques Cotta a collaboré à Radio France, à divers supports de presse écrite ainsi qu'à plusieurs émissions de télévision (Droit de réponse, Envoyé spécial...). Réalisateur de nombreux films d'investigation, dont Front national: la nébuleuse, récompensé par un 7 d'Or, il est actuellement en charge de la série de documentaires Dans le secret de... sur France 2.
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Extrait de l'introduction :
La laverie
En matière de révolte, aucun de nous ne doit avoir besoin d'ancêtres.
André Breton
Nous CHEMINONS entourés de fantômes au front troué.
Natalia Trotski
Rue Burq, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, une fin d'après-midi de février pluvieuse et froide. Une femme sans âge, habillée de quelques loques, veste élimée et trempée, pénètre dans la laverie automatique et s'installe sur une chaise devant les machines qui tournent à plein régime. Pour elle, ce local est manifestement un abri de fortune. Mégot au coin des lèvres, elle offre une image assez classique de la pauvreté clochardisée. Sur n'importe quelle place publique, on ne la verrait pas plus qu'on ne la sentirait. Ici, cette femme qui se met à parler seule représente soudainement l'unique centre d'intérêt. Comme je m'approche du distributeur de lessive, elle commence par s'excuser d'être venue là, «mais avec ce qui tombe...», précise-t-elle. Elle n'a pas l'intention de s'éterniser, elle attend que la pluie veuille bien se calmer, de toutes les façons elle va y aller. «Juste le temps d'une nouvelle cigarette», qu'elle roule avec dextérité.
«Est-ce que vous pourriez m'aider, me donner quelque chose ?
- Je vais appeler le Samu social si vous le voulez.
- Non, pas le Samu social !» coupe la femme.
Un peu d'aide est plutôt utile lorsqu'on ne sait où aller, surtout avec un temps comme celui-là. J'insiste.
«J'en ai rien à foutre de votre Samu social ! C'est quelques pièces qu'il me faut ! Pour dormir j'ai pas de problème, je sais où crécher !
- Vraiment ?
- Qu'est-ce que vous croyez, vous ? J'habite le quartier, deux rues plus loin, derrière les Abbesses, alors...»
Je bats donc en retraite, soutenu du bout des lèvres par une jeune femme qui, à l'image d'autres, était jusque-là demeurée silencieuse.
«Elle veut des pièces pour boire, c'est tout. Son domicile, je le connais, c'est le porche, le banc ou le jardin derrière ! Comment voulez-vous que ça habite dans le quartier, ça ! Déjà qu'avec un salaire à peu près normal faut aller voir derrière le périphérique, et encore. Tenez, mon copain par exemple...»
Depuis une quinzaine d'années en effet les revenus faibles ont été massivement éjectés de Paris. Rue Joseph-de-Maistre, à quelques pas de la laverie Burq, vivait il y a dix ans environ une vieille femme prénommée Madeleine, une retraitée locataire au troisième étage d'un deux pièces sur cour, et surtout bénéficiaire d'un bail de 48. Madeleine ne roulait pas sur l'or, mais la loi qui limitait l'augmentation de son loyer, au grand désespoir de son propriétaire, devait la protéger. C'était compter sans les énergies insoupçonnées qu'allait dégager la folie immobilière des années 90.
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