Auteur : Pierre Lepape
Date de saisie : 06/11/2006
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Grasset, Paris, France
Collection : Collection littéraire
Prix : 18.50 € / 121.35 F
ISBN : 978-2-246-70891-9
GENCOD : 9782246708919
Ce livre a pour titre La disparition de Sorel, c'est-à-dire que son objet n'est pas tant de raconter la vie d'un écrivain français qui s'appelle Charles Sorel, que de raconter comment cet écrivain qui a été un écrivain à succès pendant tout le XVIIe siècle, dont le Roman de Francion a été un best-seller, comme on dirait aujourd'hui, a complètement disparu au cours de sa vie même. Ce qui est en jeu, c'est comment nous pensons nous-mêmes nos hiérarchies littéraires, comment se fait et se défait le goût du public, comment un écrivain peut être à la fois très lu et, au bout de quelque temps - pour ce qui est de Charles Sorel, au cours de sa vie même -, disparaître complètement de la circulation. Ce qui est en cause et ce qui est un peu la raison d'être de ce livre, c'est une réflexion sur les jugements littéraires, sur la façon dont nous les concevons, la façon dont nous pensons les avoir librement à notre disposition, alors qu'en fait, ils sont complètement formatés, forgés par les opinions, par l'histoire elle-même. Le livre raconte toute la carrière de Sorel, mais pas d'un point de vue biographique, parce qu'on sait peu de choses de la vie de Sorel lui-même. Le livre raconte comment un écrivain sans aventures particulières peut connaître le sommet de la gloire et devenir inconnu pour ses contemporains, au point que lorsqu'il meurt, c'est comme si il n'avait jamais existé. C'est un morceau d'histoire littéraire vu d'un point de vue particulier. C'est aussi essayer de raconter - ce qui me paraissait important - comment tout un morceau de notre littérature qui va de 1600 à 1640, jusqu'au Cid et à l'invention du classicisme, a été complètement écarté, comment on a rayé de la carte toute cette histoire littéraire du début du XVIIe siècle, pour ne plus voir que le classicisme, la partie la plus glorieuse, la plus établie, et comment cette partie glorieuse et établie est le résultat d'un système de propagande, celui de la monarchie absolue et de Louis XIV. Il y a un retour en arrière sur l'avant-classicisme, sur cette période extraordinaire de liberté, d'invention, d'audace qui a précédé le classicisme et qui a, aujourd'hui, à peu près complètement disparu. J'ai essayé de faire l'histoire d'un esprit libre, de quelqu'un qui, sa vie durant, s'est réfugié dans le silence des livres, et de la manière dont ce silence l'avait desservi. J'espère que ce livre permettra aussi de relire Charles Sorel. C'est le bonheur que je souhaite à ceux qui me liront et à ceux qui, après, liront Sorel lui-même.
(Propos recueillis par téléphone)
«Sorel appartient au camp des vaincus. Dans la confusion des esprits et des langues d'où ont émergé l'Etat absolu et le classicisme, l'écrivain a joué hautement sa partie, celle de la liberté, avant de devoir reconnaître sa défaite. Il a payé cette résistance de sa disparition : il a été rayé de la carte. Si complètement que sa bataille elle-même a été oubliée. Effectuée de son vivant même, exécutée sans appel, la disparition de Sorel efface avec lui un territoire entier de notre littérature. La part obscure du désordre.»
Critique littéraire, Pierre Lepape a été jusqu'en 2001 le feuilletoniste du Monde des livres. Il a étudié les relations de l'écriture et des pouvoirs à travers des essais biographiques (Diderot, Champs Flammarion, Gide, Editions du Seuil). Il a récemment publié un panorama portant sur onze siècles de notre histoire littéraire, Le Pays de la littérature (Editions du Seuil).
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Pierre Lepape, ancien feuilletoniste du "Monde des livres", n'est ni un spécialiste au sens universitaire du terme ni un égaré. L'essai qu'il consacre à Charles Sorel, auteur du second rayon, qui oeuvra principalement dans les quelques décennies précédant l'accession de Louis XIV au trône (1643), quelque part entre la Renaissance finissante et les prémices baroques du classicisme, n'obéit pas aux normes académiques. Pas de notes ni d'index, pas davantage de bibliographie, mais un récit engagé, de parti pris, sur la vie et l'oeuvre d'un "irrégulier" de la littérature, d'un "homme libre" qui se plut à brouiller par avance les catégories futures, à excéder les définitions et à subvertir les genres...
Les hypothèses qu'avance alors Pierre Lepape forment l'essentiel de son livre, qui brosse, avec le même pinceau, un tableau informé et passionné de cette époque littéraire. Un certain visage de Sorel se dessine et en même temps s'efface. Celui d'un écrivain certes impuissant, certes dépassé par son temps, mais luttant orgueilleusement contre les illusions et les vanités littéraires que le monde ne cesse d'exalter.
La part des vaincus
S'il fallait écrire une biographie de Charles Sorel, écrivain français du XVIIe siècle, la chose serait vite faite. Il en parut une à Paris en 1891. Elle commençait ainsi : «Charles Sorel n'est pas tout à fait un inconnu.» L'auteur de La Vie et les oeuvres de Charles Sorel était un universitaire, Emile Roy qui tenait à garder une distance toute scientifique avec l'objet de ses recherches. Il prévenait aimablement dans un avant-propos que si, parmi les nombreuses oeuvres de Sorel, quelques rares seulement méritaient un examen approfondi, «nous n'en avons passé aucune sous silence, parce qu'il n 'en est aucune qui ne contienne quelque renseignement utile pour l'histoire des moeurs, des lettres et de la langue au dix-septième siècle».
C'était avouer qu'il en allait de cette vie de Sorel comme de tant d'autres biographies : elle n'était qu'un prétexte. Sorel était le nom d'une sorte de grand sac qu'on renversait devant nous et d'où sortaient des écheveaux de dates, d'anecdotes, de titres de livres, de mots plus ou moins surannés, de portraits de contemporains, de bribes d'histoire, de manuscrits perdus et retrouvés. La sagacité, l'érudition et la méthodologie du fouilleur de sac métamorphosaient ce disparate en documents. La «vie» de Sorel n'était pas une vie, mais un document versé au dossier d'un procès qu'il s'agissait désormais d'instruire. Celui de l'histoire de la littérature française par exemple ou bien encore - c'est le procès favori d'Emile Roy - celui des emprunts que peut faire un écrivain de «génie» (Molière) à un écrivain médiocre (Sorel).
Mieux vaudrait avouer que la vie de Charles Sorel, pour le peu qu'on en connaît, ne présente aucun intérêt particulier pour une lectrice ou un lecteur d'aujourd'hui. Pas plus la sienne, d'ailleurs, que celle de la plupart des écrivains et des artistes sur lesquels on a entrepris de tout nous faire connaître, aucun détail n'étant inutile pour renforcer l'illusion d'authenticité d'un document Le détail, c'est ce qui fait vivant.
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