Auteur : Hélène Cixous
Date de saisie : 13/07/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Galilée, Paris, France
Collection : Lignes fictives
Prix : 25.00 € / 163.99 F
ISBN : 978-2-7186-0716-0
GENCOD : 9782718607160
Qu'est-ce qu'un «hyperrêve» ? C'est un mot dont le livre a besoin pour parler d'un rêve plus rêve, plus fort, plus aigu, plus suraigu qu'un rêve, un rêve révolutionnaire qui fait comme une porte brusquement ouverte dans le monde de la mort. Toutes les forces de la vie après la mort se rassemblent. La mort laisse passer. Il y a une intermittence de la mort. À ce moment-là, peut se produire une expérience quasiment incroyable de résurrection de l'être qui est parti, mais une résurrection qui n'est pas l'illusion du rêve, qui est un moment de présence, en réalité, de présence qui n'oublie pas la mort et dont la durée, à cause des autorités qu'exerce la mort sur nous, est une durée cependant mesurée, limitée, une journée, disons. Mais pendant une journée, l'être que nous aimons, qui nous est cher, car tout cela est dépendant, à condition d'amour, est présent, sans que nous oubliions qu'il ne s'agit là que d'une permission exceptionnelle. Il peut nous arriver d'être affranchi de l'ordre de la mort pendant une permission, comme si nous avions une permission de sortie d'une prison ou d'un hôpital. Ce moment est un moment à double vie. C'est une résurrection, non pas du passé mais du présent. Il dépend de nous. Cela demande un travail de la pensée sur elle-même, pour s'élancer au-delà d'elle-même, que cette permission nous soit accordée exceptionnellement. Alors, à nous d'avoir le courage, la patience, l'énergie d'attendre qu'une permission soit accordée, car nous ne pouvons pas la commander. Lorsque la permission est accordée, l'événement est aussi révolutionnaire et aussi grave que, par exemple, la découverte de la littérature comme réalité dans la cour de Guermantes. C'est un grand secret. C'est la réponse à la mort, ou le chemin du bonheur dans la douleur. Il arrive que lire un livre soit à la fois une expérience de voyage dans la littérature, mais aussi la possibilité rare du pressentiment ou de la prémonition qu'il existe une vie après la mort, et même une vie après la vie à laquelle le livre conduit. Je ne peux évidemment que souhaiter ce que je me souhaite à moi-même : c'est que, à cette vie autre, ce livre puisse servir d'éclaireur.
(Propos recueillis par téléphone)
Au lieu de s'égarer, de s'éparpiller, Hélène Cixous se ramasse et se condense. A force de distance, elle développe une proximité envers ses défunts d'hier et de demain, qui lui dispensent leur enseignement essentiel. Son angoisse de la perte change alors de nature : après avoir craint la disparition des vivants, elle craint l'évaporation des morts. Agrippée aux revenants qu'elle convoque avec une tendresse affolée, la voilà qui savoure chaque minute de la vie avec une frénésie loufoque. Car il y a beaucoup de malice dans ce livre essentiel, beaucoup d'humour sous la douleur poétique. Hélène Cixous est spirituelle, dans tous les sens du terme. Elle s'élève en toute humilité, mue par une conviction : «Ne pas se prendre pour plus vivant ni plus capable que ceux de l'autre côté. Voilà le secret.»
Certains lecteurs ont perdu le sens musical, celui qui leur permettrait de retrouver, chez un auteur, les tonalités familières qui leur donneraient le sentiment d'être en sécurité, le temps de la lecture. Les mélomanes connaissent bien cette sensation qui fait que, entendant pour la première fois une pièce musicale, ils l'attribuent sans difficulté à un compositeur. Hélène Cixous, pour être lue et aimée, demande que les lecteurs récupèrent cette faculté. Elle a construit son oeuvre, contrairement aux préjugés qui traînent encore et qui en ont interdit l'accès à ceux qui seraient prêts à y entrer, avec une parfaite liberté [...]
Le vieillissement d'un être cher ne peut être aussi que le nôtre. La Peau d'Eve devient alors l'image visible du temps. "Tu es le temps", répète Hélène à sa mère. Et le livre tout entier apparaît comme un chant lyrique adressé au temps. "Quand je peins ma mère, je peins la peau du siècle. Ce vingtième siècle si grand vu de loin, si petit vu de l'intérieur quand on est dans son wagon archiplein à ramper pour trouver une couchette et qui n'a pas arrêté un instant de faire l'histoire de ma mère. Chaque fois qu'un ulcère cicatrise il y en a un autre qui prend la suite du pus. On ne peut pas guérir." De ce temps circulaire se détachent quelques dates, quelques événements. Non pas seulement l'année 1971 où Eve Klein a dû quitter l'Algérie où elle avait vécu, en exerçant le métier de sage-femme. Mais des dates qui appartiennent à un "patrimoine de l'humanité". La particularité du "ton Cixous" est qu'avec le plus grand naturel, l'écrivain passe de tableaux intimes et familiaux à des analyses politiques et culturelles. De la scène intime à la scène publique. C'est, du reste, une des leçons du Théâtre du Soleil, qui pour toute évocation d'un drame historique ou politique a, en général, préféré le langage individuel, de personnages obscurs à la représentation démonstrative des grands de ce monde [...]
C'était avant la fin, tu es le temps, pensais-je, le temps d'avant la fin. Je n'avais encore jamais vu une si fine splendeur. Soudain j'étais avertie que j'approchais le point, je vis que je voyais luire la vie. Il y en avait partout. Elle jetait ses derniers feux, surtout dans les feuillages et dans l'air. Et aussi dans les larges yeux de ma mère que l'âge met de plus en plus en avant. Tu es le temps lui dis-je. Lui me travaillait toute.
Jeudi c'était le premier jour du mois de mort de mon mort mon père le mort, mon mort premier ma première mort le cinquantième premier jour, quelle fraîcheur cette mort ce mort pensais-je, cette mort qui ne vieillit pas,
moi j'habitais maintenant avant la mort de ma mère, je regardais ma mère se lever et se coucher tous les jours à mon horizon, avec une admiration bouleversée je me vivais d'angoisse, je ne nie pas quelques fois, certains petits matins malins de petits déjeuners quelques instants d'horripilation, quand une crise de caprices dérange soudain la belle régularité de son tour de roue cosmique, cela tourne toujours autour du pain, du thème du mauvais pain, «je n'aime pas ce pain» grince ma mère, cela signifie : je ne t'aime pas je n'aime pas ce jour je suis très en colère avec cette famille je n'aime pas cet univers, je lui apporte, notez-le, une autre sorte de pain, qu'elle n'aime pas également, ensuite une autre, puis une sixième, et tout en traduisant avec exactitude ses coups de pied aux pains successifs, je sens monter en moi une fureur, nous sommes possédées elle et moi par deux démons qui s'empoignent invisibles mais tangibles à propos de faux pain, les horions pleuvent, nous en venons aux deux extrémités
la rage et le grotesque, la guerre vient vite, dans cet avent d'une noirceur cramoisie.
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