Auteur : Sarah Waters
Traducteur : Alain Defossé
Date de saisie : 30/01/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Denoël, Paris, France
Collection : Et d'ailleurs
Prix : 25.00 € / 163.99 F
ISBN : 978-2-207-25814-9
GENCOD : 9782207258149
Londres, 1947. Quel fantôme du passé hante Helen qui subit, désemparée, le lent délitement de sa liaison interdite avec Julia, une jeune auteur à succès rencontrée pendant la guerre ? Pour quelles raisons Kay, une ancienne héroïne du Blitz, erre-t-elle désormais, inconsolable, dans les rues de la ville ? Pourquoi Viv, une jeune femme douce et glamour, ne parvient-elle pas à quitter son amant, un ancien soldat marié et père de famille ? Quel secret cache Duncan, l'intrigant petit frère de Viv, en se réfugiant dans le monde de l'enfance et en refusant tout échange avec l'extérieur ? Remontant le cours des vies de ces quatre personnages jusqu'aux terribles mois du Blitz, Sarah Waters distille peu à peu les événements et les sentiments qui unissent Kay, Helen, Viv et Duncan, eux que rien ne semble devoir lier dans ce triste Londres d'après-guerre, si ce n'est la difficulté à surmonter le souvenir des privations et des souffrances endurées. Ce faisant, elle plonge le lecteur dans un jeu de piste palpitant aux multiples rebondissements, car la guerre semble avoir façonné d'étranges alliances...
Sarah Waters est née en Grande-Bretagne en 1966. Après des études de littérature anglaise, elle se consacre à l'écriture et rencontre rapidement un large succès avec Caresse le velours, Du bout des doigts, puis avec Affinités. Ronde de nuit est son quatrième roman paru chez Denoël.
Sarah Waters ne nous racontera pas cette fois des amours saphiques dans l'Angleterre victorienne, son sujet de prédilection. Elle s'essaie avec talent au roman de guerre, une Ronde de nuit modianesque, dans un Londres secoué par le Blitz...
Waters dépeint l'urgence, tant pis si elle est laide à voir. C'est dans le sang, la terreur de mourir ou de perdre un être cher que se joue le destin de ses personnages. On remonte le temps jusqu'en 1941, une époque où ces jeunes gens étaient encore fringants malgré le conflit. Avec Ronde de nuit, Sarah Waters, libérée des passions subversives dont elle a arpenté tous les chemins, excelle dans une saga parfaitement ficelée, un roman de guerre où l'amour et les secrets surgissent du brouillard, entre les bombes.
C'est dans cette atmosphère de grisaille, d'amertume et de désenchantement que Sarah Waters conduit son chassé-croisé amoureux. Au travers d'une rencontre fortuite, d'une esquisse de confession, elle glisse les indices de vies, de liens et d'histoires que la guerre révélera en même temps qu'elle révèle ces êtres à eux-mêmes. Dans leur force ou leur lâcheté. Comme Kay, héroïque ambulancière dont les interventions nocturnes dans les décombres de Londres offrent des moments aussi saisissants que poignants. Viv qui tente d'oublier dans les bras de Reggie la peur, les privations, le rationnement ; ou encore Duncan qui observe, presque impassible, derrière les barreaux de sa cellule, le ciel strié d'éclairs apocalyptiques, quand d'autres chantent pour couvrir le sifflement des bombes....
Outre l'art subtil du dévoilement progressif de cette redoutable conteuse, il faut saluer ici son sens du détail et de la description précise et juste, qui donne toute sa texture de poussière et de cendre à ce somptueux roman d'amour et de regret.
Donc voilà, se dit Kay, voilà le genre de personne que je suis devenue : quelqu'un dont les pendules et les montres se sont arrêtées, et qui peut dire l'heure en regardant en bas quel nouvel estropié sonne à la porte de son logeur.
Elle se tenait devant la fenêtre ouverte, vêtue d'une chemise sans col et d'une culotte grisâtre, fumant une cigarette et observant les allées et venues des patients de Mr Léonard. Ils étaient ponctuels - si ponctuels qu'elle pouvait effectivement dire l'heure en les voyant arriver : la femme au dos cassé, le lundi à dix heures ; le soldat blessé, le mardi à onze. Tous les jeudis, c'était un homme âgé, assisté par un jeune homme à l'air un peu égaré : Kay aimait bien surveiller leur arrivée. Elle aimait bien les voir remonter lentement la rue : l'homme impeccable dans son costume sombre de croque-mort, le garçon sérieux, patient, séduisant aussi - comme une allégorie de la jeunesse et du grand âge, se disait-elle, sur une toile de Stanley Spencer, ou un de ces peintres modernes excessivement réalistes. Après eux, c'était le tour d'une femme accompagnée de son fils, un gamin affligé de lunettes et d'un pied bot ; après, d'une vieille Indienne souffrant de rhumatismes. Le petit garçon traînait parfois, s'amusant à gratter la mousse et la poussière accumulées entre les dalles brisées de l'allée avec sa chaussure d'infirme, tandis que sa mère discutait avec Mr Léonard, dans l'entrée. Une fois, récemment, elle avait levé les yeux et vu Kay qui les observait ; et elle avait entendu le petit faire une comédie dans l'escalier car il ne voulait pas aller aux toilettes tout seul.
«C'est à cause des anges sur la porte ? avait-elle entendu la mère demander. Mais enfin, ce ne sont que des images ! Un grand garçon comme toi !»
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