Auteur : Stéphane Audeguy
Date de saisie : 26/01/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Blanche
Prix : 17.50 € / 114.79 F
ISBN : 978-2-07-077724-2
GENCOD : 9782070777242
Pour expliquer ce roman, il faut peut-être tout simplement se référer au titre : Fils unique. Jean-Jacques Rousseau, dans ses Confessions, raconte qu'il avait un frère et explique que ce frère qu'il n'aime guère, au fond, a disparu en Allemagne. Il s'appelait François Rousseau. Et Jean-Jacques Rousseau dit ceci : «il n'écrivit pas une seule fois d'Allemagne, on n'a plus eu de ses nouvelles depuis ce temps-là, et voilà comment je suis demeuré fils unique». Qu'un homme qui a un frère dise : «je suis demeuré fils unique» et qu'en plus, cet homme-là soit Jean-Jacques Rousseau, le père partiel, putatif, de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, cela m'a intéressé. J'ai donc écrit l'autobiographie fictive du frère de Jean-Jacques Rousseau qui s'appelait François. Comme, en plus, on ne sait rien sur François Rousseau, c'est très pratique pour l'écrire. Je lui ai donc donné une vie un peu plus intéressante, me semble-t-il, que celle de son frère, en l'envoyant à Paris pendant le XVIIIe siècle, évidemment, l'après-Révolution, la Révolution et la Terreur, et jusqu'à l'enterrement, bien entendu, de son frère, au Panthéon, en 1794. Doubler, si je puis dire, Jean-Jacques Rousseau par un François, cela veut dire écrire un livre très différent, d'une part parce qu'on est au XXIe siècle. De ce point de vue-là, j'ai donc voulu faire un livre qui soit la généalogie d'aujourd'hui. Il ne s'agit pas d'un livre historique ; pour moi, c'est un livre généalogique, c'est-à-dire : qu'est-ce que c'est que maintenant, et pourquoi en est-on arrivé là ? D'autre part, je me sens assez loin du sentimentalisme des rousseauistes, et j'ai fait un roman plutôt picaresque, plutôt libertin, qui se situe plus dans la joie que dans la nostalgie, et plus, je l'espère, dans la puissance que dans l'impuissance, puisque Rousseau parle beaucoup d'impuissance. Chers lecteurs, bonne lecture, et à la prochaine, comme on dit...
(Propos recueillis par téléphone)
" On n'a plus eu de ses nouvelles depuis ce temps-là, et voilà comment je suis demeuré fils unique", écrit dans ses Confessions Jean-Jacques Rousseau en évoquant son frère aîné, ce François Rousseau contraint de quitter Genève où les choses pour lui avaient mal tourné. Jean-Jacques tenait François pour un polisson et un libertin. Ce dernier apparemment ne l'a jamais démenti, qui n'a pas jugé nécessaire de nous laisser récit de sa vie. Il m'a semblé intéressant de remédier à cette négligence.
S. A.
Stéphane Audeguy vit à Paris. Il enseigne l'histoire du cinéma et des arts dans un établissement public des Hauts-de-Seine. Il a publié en 2005 son premier roman, La théorie des nuages, chez le même éditeur.
De même que François Vallejo avait réussi, l'an dernier, avec Le Voyage des grands hommes, à imaginer un road-movie dont les protagonistes étaient trois figures des Lumières, Audeguy a gagné son pari littéraire : Fils unique est à la fois un pastiche et un jeu de miroirs très érudits, un regard moderne et impertinent sur Jean-Jacques, mais aussi un roman malin, sautillant, excitant. La preuve que l'exigence n'empêche pas la fantaisie, tout au contraire.
Loin de l'esprit des Confessions qui, selon le frère «caché», «puait la sacristie et l'encens refroidi», la vie de François se nourrit notamment aux plaisirs du libertinage. L'un des moments les plus savoureux de Fils unique se déroule à la Bastille, où le narrateur côtoie - et même plus - un marquis pervers bien connu: Sade. Ceux qui avaient aimé le précédent roman de Stéphane Audeguy, La théorie des nuages, seront peut-être un peu déçus, au début. L'originalité de l'auteur se serait-elle dissoute dans l'académisme du sujet ? Mais, bien vite, le classique «roman historique» se révèle un trompe-l'oeil ! Loin des écrits «à costumes», le jeune romancier signe un habile jeu de miroirs littéraire, et restitue judicieusement les idées et la logique de la Révolution. Bref, ça ira !
Jean-Jacques Rousseau avait un frère aîné. Les Confessions l'expédie au début, en un paragraphe. Son éducation ayant été négligée, François Rousseau «prit le train du libertinage, même avant l'âge d'être un vrai libertin. [...] Je ne le voyais presque point : à peine puis-je dire avoir fait connaissance avec lui : mais je ne laissais pas de l'aimer tendrement, et il m'aimait, autant qu'un polisson peut aimer quelque chose. [...] Enfin mon frère tourna si mal qu'il s'enfuit et disparut tout à fait. Quelque temps après on sut qu'il était en Allemagne. Il n'écrivit pas une seule fois. On n'a plus eu de ses nouvelles depuis ce temps-là, et voilà comment je suis demeuré fils unique.» Les deux derniers mots annoncent et inspirent le second roman de Stéphane Audeguy, auteur en 2005 de la Théorie des nuages. On y retrouve son enthousiasme pour un monde passé ouvert à l'aventure, une nostalgie légère et affamée de plaisir, la greffe soigneuse d'une inventivité sur une érudition : son imagination fouette sa mélancolie..
De François Rousseau, on sait peu de chose : né le 15 mars 1705, il est placé en maison de correction à 13 ans, devient apprenti horloger, ne peut exercer le métier de son père à l'issue de sa formation, fuit et disparaît. Selon Jean-Jacques, la dernière lettre de son frère à sa famille est envoyée de Fribourg en 1739. On ne sait ni où il vit, ni ce qu'il fait, ni quand il meurt. S'appuyant sur les phrases de Rousseau et sur ce vide, Stéphane Audeguy imagine le reste. Les angles morts fournissent des idées de roman...
François Rousseau est, dans Fils unique, le révélateur enjoué des passions et des événements du siècle. «Libertin avant l'âge», comme l'écrivait Jean-Jacques, il voyage à la marge de lieu en lieu, de métier en métier, à travers le sexe et l'amour des femmes, sans négliger celui des hommes...
En prison, François devient l'ami intime du marquis de Sade. C'est lui qui, peu à peu, donne le sens du livre. Non seulement parce que François préserve et sauve le manuscrit des 120 Journées de Sodome, mais surtout parce qu'il comprend et s'approprie la morale pessimiste et libertaire du marquis : «Je crois aujourd'hui à la douceur infinie, à la tristesse de Sade, et je dis que si nous l'avions seulement lu, entièrement et profondément lu, nous nous serions engagés peut-être sur la voie qui mène à la fin de toute peur.» Ecrire ce divertissement fin (et début) de siècle est une façon de l'emprunter.
[...] Voici donc un roman historique mené à un train d'enfer. Mieux qu'au cinéma, c'est tout le XVIIIe siècle qui défile «à hauteur d'homme», entre Genève et Paris, avec ses odeurs d'aisselles et de bouse, ses maisons de correction, ses échoppes encombrées, ses curiosités, ses automates, ses geôles, ses échafauds, ses diligences, ses escrocs, ses catins. Sans oublier sa grande Révolution théâtrale, si compliquée, broyeuse de destins, arracheuse de têtes («comme des ailes de papillon»), pleine de crispations identitaires, de supplices inédits. Et qui a fait de Jean-Jacques Rousseau, pourfendeur de l'injustice, un maître incompris par excès d'enthousiasme, une icône, une idole, une relique !
[...] Audeguy prête sa plume et son humour à ce mystérieux frère prodigue, dont il se plaît à faire un mauvais sujet à l'intelligence vigoureuse, libertin patenté, aventurier de l'art de vivre, subtil observateur des êtres (surtout féminins) et des événements (mouvementés) de son temps, disciple de Lucrèce, fabricant de vits artificiels, compagnon de Sade à la Bastille («Je crois aujourd'hui à la douceur infinie, à la tristesse de Sade»), bref un esprit généreux, sans illusions ni fausse modestie, aux yeux grands ouverts. [...]
Allons-y pour le scoop : Jean-Jacques Rousseau avait un frère aîné. La nouvelle vous paraît minime ? Peut-être, mais un écrivain ne laisse pas filer ce genre de détail. Il le palpe, l'éprouve, le transforme en idée qui, lorsqu'il s'agit de Stéphane Audeguy, accouche nécessairement d'un grand livre. Voici donc les confessions de François Rousseau, frère de l'ombre, filou, viveur, dont l'histoire officielle ne retiendra que son année en maison de correction, qui permit à Jean-Jacques de se croire «fils unique».
Stéphane Audeguy avait publié un premier roman, La Théorie des nuages, en janvier 2005, chez Gallimard. Très vite, on s'était passé le mot : il fallait lire et faire lire cet inconnu né en 1964, enseignant en histoire du cinéma, qui avait la tête dans les nuages mais la plume bien trempée dans le réel...
Le doute n'était pas permis. On salua donc une intelligence d'autant plus vive qu'elle ne servait pas de faire-valoir à l'auteur mais était mise au service de son sujet... La Théorie des nuages connut un logique succès. Ce livre contenait comme une promesse, celle que tient Fils unique, deuxième étape d'un projet romanesque concerté et réfléchi...
L'auteur de Fils unique a une manière bien à lui d'envisager le temps. Son habileté - mais parlons plutôt de son art - consiste à insérer le temps romanesque, dans l'histoire et ainsi à animer celle-ci par la fiction. Il est arrivé qu'un tel procédé conduise à une réduction catastrophique de la réalité. Ici, elle est au contraire exaltée, approfondie. Il y a aussi, chez Audeguy, la volonté de ne pas laisser à une place trop convenue et immobile les idées de génie et de gloire. L'homme du commun, le premier venu, personnage minuscule perdu dans la foule, a lui aussi beaucoup à dire. Ce n'est pas le moindre mérite de l'écrivain que de nous en convaincre. Avec une allégresse, comme on dit, communicative.
Hier la nation française tout entière a porté les restes de Jean-Jacques Rousseau dans la crypte de l'église Sainte-Geneviève, reconvertie en Panthéon. La foule était considérable, comme la gloire de ce grand homme. Mais dans cet immense concours de peuple pas un être ne savait que l'illustre Jean-Jacques avait un frère ; que ce frère assistait à la cérémonie ; et que c'était moi.
La République sait reconnaître ses penseurs, mais c'est quand ils sont morts. Ainsi elle épargne aux vivants la peine de les lire. Si je m'étais manifesté devant le Panthéon, si j'avais révélé mon identité par quelque preuve éclatante, on m'aurait fêté, adulé. La foule aime que les grands hommes soient affligés d'une petite famille : cela frappe les humbles, et console les médiocres. Mais je n'ai rien dit. J'écris ce récit sans l'espoir d'être lu, et sans la crainte de ne l'être pas. J'ai décidé de m'y adresser à toi, Jean-Jacques; je dirai plus loin pourquoi.
J'avais dix-huit ans quand je te vis pour la dernière fois. J'en compte maintenant près de quatre-vingt-dix : il y a bien des choses qu'il faut que je te dise. Parler aux morts, c'est un privilège de vieillard ; et cet âge en a peu. Pourquoi me priverais-je d'invoquer ton fantôme, quand aujourd'hui le premier venu s'y croit autorisé et t'invoque, en Christ de la Révolution ? Depuis des années on donne à des enfants ton prénom. On trouve l'image de ta sainte face sur des assiettes peintes. On te prête même d'admirables dévouements de mères patriotiques, des conversions miraculeuses aux intérêts supérieurs de la Nation, des vocations de botaniste ou de musicien.
Naturellement, plus personne ne te lit. À quoi bon ? Il paraît que notre Révolution a fini d'accomplir tes rêves.
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