Auteur : J.M Ledgard
Traducteur : Erika Abrams
Date de saisie : 27/08/2006
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Ed. Héloïse d'Ormesson, Paris, France
Prix : 21.00 € / 137.75 F
ISBN : 978-2-35087-032-8
GENCOD : 9782350870328
En 1971, une girafe, Snehurka, vient au monde. Son existence bascule lorsqu'elle est capturée avec une vingtaine de compagnes en Afrique et acheminée en Tchécoslovaquie. Cette «migration assistée» a pour but de créer une race supérieure, la Camelopardis bohemica, et de faire du pays un paradis où les girafes pourraient enfin courir librement. La dictature communiste bat son plein. Derrière le rideau de fer, la propagande touche aussi les animaux et s'étend jusque dans les zoos
Avec Girafe, premier roman magistral et poétique, JM Ledgard trouve sa place aux côtés de WG Sebald et Milan Kundera.
JE SUIS MAINTENANT DANS LE NOIR et aperçois une lumière en avant, incandescente, veinée au travers de la membrane et des liquides du sac qui me renferme. Je suis comprimée, poussée vers la lumière. Que la chose soit dite : je viens au monde sans le vouloir.
Mes sabots sortent les premiers, suivis de mon nez, puis de toute ma tête. Je reste un instant en suspens, à moitié dehors. Je tangue. Je tombe. Je suis trouvée, trouvée à l'instant, et ma venue au monde est un roulé-boulé, la tête entraînant l'arrière-train qui tombe de l'apesanteur dans la masse et de la noyade hors mémoire dans un souffle qui n'est pas encore.
Il fait chaud dehors, une chaleur blanche et subtile; ça brûle. Ma chute n'en finit pas. La première chose que je vois est ma propre forme, mes sabots à une distance impossible, mouillés encore, à en paraître polis, et ma robe marquée d'un dédale, tachée de sang, vibrant dans la brume, en feu, comme si je ne tombais pas d'entre les jambes de ma mère, mais du haut de la constellation du Camé-léopard dans l'atmosphère terrestre.
Le sol vient à moi en traître, sens dessus dessous, à vue de nez ou plutôt de cou, mou, qui bringuebale. Je vois une hirondelle bleue et crème qui vole, passe tout près, puis monte en flèche vers la savane couleur de cendre, où des formes d'arbres et d'autres animaux sont chevillées au sol pour ne pas tomber dans le bleu du ciel en bas. J'atterris la tête la première, avec un bruit sourd. La poussière autour de moi s'envole et retombe. Je reste là, au milieu des fourmis qui s'attroupent, sans bouger, à prendre la mesure de l'air et de l'attraction terrestre. Je cligne des yeux contre le soleil. Je sens mes poumons se gonfler. Mon coeur bat à son propre compte, rien que pour moi. Une quantité de sang passe par ses cavités, monte, monte encore et toujours et descend, circulant au-dedans de moi, mettant en place le ressort qui me maintiendra redressée jusqu'à ma dernière heure.
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