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Les contes des jours volés

Couverture du livre Les contes des jours volés

Auteur : Anne-Lou Steininger

Date de saisie : 27/08/2006

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : B. Campiche, Orbe, Suisse

Prix : 17.00 € / 111.51 F

ISBN : 978-2-88241-158-7

GENCOD : 9782882411587


  • La présentation de l'éditeur

Le lendemain, quand il me demanda, à peine arrivé, pourquoi les hommes pleurent, je lui avais concocté une fable dont il sortirait plus intrigué qu'avant. Il me quitta songeur et le gagnai un deuxième jour. Puis un troisième, un quatrième, et ainsi de suite, presque chaque matin jusqu'à maintenant. Je ne sais pas combien de temps est passé. Des années, des siècles ?... J'ai toujours trente-quatre ans, il me reste sept jours à vivre, et il en sera ainsi tant que je ne me lasserai pas de lui chanter mes fariboles. Ma ruse est simple, mais mon ange est candide. Comme tous ceux de son espèce, c'est un être de plénitude et de vérité. Une sorte de dogmatique, en somme. Pour lui, les choses sont ou ne sont pas, depuis toujours et à perpette. Il ignore ce que sont le doute et la contradiction, ne décèle ni la ruse ni l'ironie. II est incapable de penser le temps, la perte, l'usure, incapable d'éprouver une émotion. Bref, il ne nous comprend pas. Et c'est bien ce qui le chiffonne. Car, dans son orgueil, il ne peut pas admettre que quelque chose dans le monde lui échappe. Qu'est-ce qu'un homme ? me demande-t-il chaque jour. Qu'est-ce qu'un être de temps ?... Je fais semblant de connaître la réponse, d'avoir du moins un exemple à lui proposer, et je pousse la porte d'une biographie imaginaire ou je lui sers un conte à ma façon. Mais voilà: mes personnages se défilent devant leur destin, leurs désirs restent insondables, leurs quêtes n'aboutissent pas et leurs uniques certitudes sont absurdes ou inutilisables. Nouvelle énigme pour lui, nouveau sursis pour moi. Les questions indéfiniment viennent répondre aux questions, car ce qu'il cherche à comprendre n'a aucun sens et n'en aura jamais, ni pour lui, ni pour nous. Tant mieux car, je le pressens, l'homme ne survivrait pas à son déchiffrement. Pourquoi nous racontons-nous des histoires ? Pour tromper la mort ? Par peur du noir ? Ou parce que la réalité ne suffit jamais à notre plaisir ? faire diversion et se divertir : c'est l'enjeu des Mille et Une Nuits que l'on retrouve dans ces récits. Peut-on les appeler fables pour leur valeur d'illustration ? Parler de fantastique en ce qui les concerne ? Oui, mais d'un fantastique de la perception -et d'une illustration par l'absurde.

Anne-Lou Steininger est née en 1963, en Valais et vit actuellement à Genève. Elle est l'auteur de La Maladie d'être mouche, Gallimard, 1996, qui a été adapté et joué au théâtre. En 1998, elle a reçu le prix de la Fondation Edouard et Maurice Sandoz pour le projet dont ce recueil est issu. Elle a également écrit Le Destin des viandes, pièce qui a reçu en 2001 le prix de la Société genevoise des écrivains.





  • Les premières lignes

LES JOURS QU'IL ME RESTE À VIVRE.

JE VOULAIS donner chair au temps. Pour le goûter, pour l'éprouver, pour le sentir passer. Me payer ce luxe rare de la lenteur et de l'ennui. Le cargo, je l'avais choisi poussif exprès, immense et lourd, à deux doigts du naufrage. Quelques heures en avion ; avec cette vieille carcasse, il nous faudrait trois semaines au moins pour atteindre l'Argentine. Trois semaines que j'espérais interminables...

Combien de jours vous reste-t-il à vivre ?... Vous haussez les épaules. Question absurde ! Vous n'en savez rien et préférez ne pas le savoir. Qui en aurait envie ? Nous vivons comme des immortels. Les yeux rivés sur le trou de l'instant, poinçonnant le plaisir et tâchant de nous perdre dans l'un de ces petits abîmes à quatre sous, à quatre pattes, de nous anéantir dans la minuscule démesure d'un assouvissement. Aller d'oubli en oubli. Et, vifs de tous ces morts accumulés que l'on froisse en tournant les pages, regarder passer le temps, le temps des autres, dans l'encre des journaux. Immortels !

Moi, je sais combien de jours il me reste à vivre. Je peux vous le dire. Il m'en reste sept exactement. Tenez, ils sont là, vous pouvez les compter: je les ai rangés dans ce petit coquillage, pour ne pas les perdre. Sept jours. Pas un de plus. C'est peu, c'est beaucoup - selon. On a le temps de créer le monde en sept jours, et déjà de s'y ennuyer ou de s'en mordre les doigts, mais pas d'en faire le tour. Je ne sais pas trop qu'en faire, de ces sept jours. Il y a si longtemps qu'ils attendent, là, dans leurs replis de nacre, que je me décide à les vivre, que je les grille enfin, comme les dernières clopes d'un vieux paquet qui traînerait au fond d'un tiroir depuis des années en espérant que leur propriétaire se remette à fumer.

Mon ange exterminateur...


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