Auteur : Corinne Desarzens
Date de saisie : 06/07/2006
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : B. Campiche, Orbe, Suisse
Prix : 22.00 € / 144.31 F
ISBN : 978-2-88241-162-4
GENCOD : 9782882411624
Sa vie inconnue. Les questions qu'il ne m'avait pas posées. Ce que j'aurais aimé lui raconter, avec des interruptions, juste pour me rendre compte s'il était captivé ou non. Ferré, dirait le pêcheur. Mais cela aurait été impossible, de toute façon, depuis plusieurs années. Nous ne parlions plus. Avoir de ses nouvelles revenait à laisser la personne qui en donnerait tracer un geste dans l'air, une courbe, un zigzag, un baromètre de santé. Calme, statu quo, avis de tempête, violence. Un bulletin de météo marine, plein d'abréviations, aride, sans rien des hésitations du capitaine dedans.
Troublant, aussi, de se sentir inconnu à soi-même en réalisant qu'il est à jamais impossible de se voir s'avancer dans une allée, ou s'éloigner, à jamais impossible de se voir soi-même, de dos. Seuls les jumeaux identiques le peuvent.
Frédéric était un jumeau identique.
Dans chaque vie grandit un sentiment d'insuffisance, s'étalent les restes d'une stupeur d'origine. De la peine ? Non. Le souvenir diffus, plutôt, mais persistant de quelque chose à côté de quoi on est passé sans voir, de quelque chose de négligé, d'oublié, de presque perdu. Et l'émerveillement de ce qui continue à le faire bouger, quand on reste éveillé dans le noir, sur le dos, à s'interroger. Les yeux ouverts dans le noir, parfaitement bien et parfaitement désolés, maintenant que les mots s'enfoncent doucement dans le silence. Un silence d'eau et de nuit, les mots comme des pièces de monnaie tombant en spirale, très lentement, dans une fontaine porte-bonheur.
Le corps de mon frère a éclaté.
Je redoute le moment où les hommes en uniforme mettront la carte postale dans une pochette en plastique scellé, avec un numéro et la fiche d'identité électronique de mon frère. Un oeil sur le AA pour le mémoriser, j'emporte le post-it, la boîte de carton qui fait s'effondrer encore plus les journaux, et je soulève la balance pour retirer la carte postale. Une carte postale que je lui ai adressée moi-même, il y a bien vingt ans. Un pont sur la Seine et deux danseurs. Une carte que je reconnais mais n'ai pas envie de regarder. Pas maintenant.
Rassembler les morceaux est la moindre des choses que je puisse faire.
CORINNE DESARZENS
ON NE CONNAÎT pas ses proches. Rien de nos plus proches. Je ne sais rien de mon frère. Pas même s'il préférait le vert au bleu, ni ce qu'il mettait dans son café. Ni le diamètre de sa calvitie. J'aurais dû monter sur une chaise, pour le savoir, ou passer derrière lui, les rares moments où il acceptait de s'asseoir. Il était grand, beau, brusque, le poil acajou, de cette nuance que n'importe quelle femme voudrait avoir aujourd'hui. Je ne l'ai jamais touché. Parler vaut moins que toucher. Nous n'avons jamais parlé d'amour non plus. Je ne sais pas combien de billets il devait poser sur la table, ou serrer dans un élastique, pour être aimé. Je ne le connais pas. Il pousse les jours dans sa vie inconnue, quelque part où ils dégringolent, comme les cartes postales qui glissaient derrière le banc, par la fente entre le mur et le bois, ne se retrouvaient jamais. Et pourtant, dans cette vie inconnue, il y a quelque chose que je ne connais que trop bien.
La cabane de pêche sent le métal froid, le bois mouillé, le sang et le vieux papier. Sur le répondeur passe encore la voix de mon frère. Son prénom n'a pas quitté l'annuaire. Il fait cru. Le sol a été lavé à grande eau. Au-dessus de la balance pend un calendrier de papier recyclé, vieux et neuf à la fois. Un calendrier moche, sans fantaisie. Une typographie de plaque d'immatriculation. Plusieurs lundis de suite, un crayon a tracé les lettres AA.
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