Passion du livre - tout sur le livre : L'imparfait : chronique

Recherche

Recherche simple
Recherche multi-critères

L'imparfait : chronique

Couverture du livre L'imparfait : chronique

Auteur : Jacques Chessex

Date de saisie : 06/07/2006

Genre : Biographies, mémoires, correspondances...

Editeur : B. Campiche, Orbe, Suisse

Collection : Campoche, n° 14

Prix : 7.90 € / 51.82 F

ISBN : 978-2-88241-166-2

GENCOD : 9782882411662


  • La présentation de l'éditeur

Jacques Chessex n'a jamais été un enfant : il prétend n'avoir pas connu ce bonheur, ni la nostalgie de ce bonheur. (...) Né en 1934 en terre calviniste, il a grandi sur les bords du lac Léman en simulant chaque jour la joie, la politesse, l'insouciance. Cette enfance-là n'en finissait pas : il rongeait son frein, aspirait à être un homme. A quinze ans, il découvrit 1 amour, et, encouragé par son professeur, Jacques Mercanton, publia ses premiers poèmes dans sa vingtième année. C est alors que son père, Pierre Chessex, directeur de collège, étymologiste du Pays de Vaud, se tira une balle dans la tête. Pendant quatre jours, le fils veilla celui dont, tout à son impatience de devenir adulte, il n'avait pas su écouter le désespoir ni comprendre la violence. Je n'aurai jamais assez,de regret pour sonder et revivre le regret de cet aveuglement, écrit Jacques Chessex dans un livre magnifique et déchirant, un livre d'éternel orphelin où il explore son passé avec rage, explique sa propre autodestruction par l'alcool et conclut: Il y a en moi un poids de la douleur que rien, je le sais calmement, n'épuisera. Depuis Carabas, en 1971, Chessex n'avait pas écrit de texte autobiographique. Il s'était consacré au roman, à la nouvelle, à la poésie, à Fessai. Il s'évitait. Voici qu'il se retrouve sans s'épargner dans ce texte âpre qui témoigne d'une étonnante mémoire olfactive : odeurs de la terre, du lac, des femmes aimées, des tartes aux cerises que sa mère préparait, de la poussière de blé, odeur de son père qui agonise dans une chambre d'hôpital où son fils a laissé son âme et conçu, à tout jamais, une fascination pour «l'imparfait» et ses ruines.
JÉRÔME GARCIN : Le Nouvel Observateur



logo fnacCommander ce livre sur Fnac.com



  • Les premières lignes

A PULLY la maison était austère, d'un gris foncé étrangement lumineux, sur la hauteur d'un jardin en petite pente jusqu'à la route. De l'autre côté de la route il y avait le lac, il brillait, il bougeait, il jetait ses reflets dans les chambres, on sentait son odeur en toute saison.

Au début, avant les transformations, on arrivait à la maison par une petite voie défoncée, au bas du chemin de Somaïs. À l'entrée, à droite, il y avait un grand peuplier, des bouleaux, une haie de lauriers qui faisait le tour du jardin planté de pommiers et de cerisiers. C'était une villa de style 1920, crépie, massive, bourgeoise, avec un vaste toit à quatre pans, une dizaine de pièces, des combles, un sous-sol avec une buanderie, deux caves, une grande et une petite, un atelier, un garage, comme dans les films de Denys de La Patellière. À notre installation, en 1946, l'endroit était délaissé, le jardin à l'abandon, l'herbe montait en graine et jaunissait, les arbres foisonnaient et mouraient librement. Nids de pies, de corneilles, et branches cassées par l'orage.

J'aimais cette maison : cette espèce de sauvagerie, dans ce quartier aristocratique où survivaient des gens bizarres et intéressants, un philosophe exorbité à sa fenêtre ou scrutant à la jumelle de théâtre ma mère qui travaille au jardin, ses deux logeuses éperdues le disent «un puits de science», à côté, le patron d'un grand journal, poupée aux mains de sa gouvernante depuis qu'il a perdu sa femme et ses deux enfants dans une avalanche, plus loin une famille fantomatique et rose alliée aux Romanov, et un mage barbichu qui punit sa femme à coups de bâton avec la complicité d'une bossue aux yeux de mouette. Et à quelques centaines de mètres la tombe de Ramuz sous son sapin, on eût dit qu'elle avait été creusée à la lisière d'un bois clos et sombre, j'étais à l'enterrement avec ma soeur, juché sur la palissade de l'horticulteur Fatio.

Là, dans la maison austère, grise, lumineuse, devant le lac, par le fouillis du jardin, le soleil, le peuplier, les merles, l'odeur de la terre, l'odeur du lac, l'odeur de Nicole, - c'est là que j'apprenais à écrire, à dessiner, à peindre, à écouter le blues, à jouer le blues, à comprendre que je n'étais pas un enfant, que je n'avais pas aimé l'être, que mon père mourrait, que je mourrais, que je perdrais Nicole, ou que je l'avais perdue à la seconde où je l'avais vue pour la première fois, et que de toute façon jamais je ne la rejoindrais au fond de son rire, de son corps à découvrir et à fouiller, au fond de son âme qui me resterait inconnaissable.


Copyright : Studio 108 2004-2008 - Informations légales - Vous êtes éditeur ?
Programmation : Olf Software - Infographie, XHTML/CSS : Gravelet Multimédia - Graphisme : Richard Paoli