Auteur : François Jonquet
Date de saisie : 26/01/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : S. Wespieser éditeur, Paris, France
Prix : 15.00 € / 98.39 F
ISBN : 978-2-84805-044-7
GENCOD : 9782848050447
Je suis venu ici triompher du grand fléau. Je suis le junkie, je suis l'homosexuel, je suis la prostituée, je suis l'Africain. Par moi l'orphelin retrouvera sa mère. Par moi le père retrouvera sa fille. Par moi le décharné retrouvera ses joues. J'étais mort et me voici vivant.
F. J.
Depuis qu'il soupçonne la maladie de rôder, depuis qu'il sent son travail de sape sur son corps et son esprit, toutes les énergies du narrateur sont tendues vers la vie. Au terme d'un voyage qui le conduit dans un orient rêvé, il aura transformé son appartement en champ de ruines, fêté ses trente-trois ans au milieu d'un chantier indescriptible, se sera mis à dos toutes les corporations du bâtiment, aura écumé les puces et Drouot dans une désopilante compulsion, planté là l'ancienne entreprise familiale de champagne où il était le salarié d'un alien sadique, croisé Noureev mourant à l'opéra, consommé toutes les drogues, écumé les souks, visité la villa des mystères...
Délire maniaque magnifiquement tenu, la dérive que François Jonquet met en scène ici est une exacerbation de tout : passé maître dans l'art de l'esquive, le «je» narrateur brouille les pistes, réinterprète le monde, prend au piège de ses stratégies un lecteur complice et médusé...
Et me voici vivant, servi par une langue tendue à l'extrême, conjugue avec une paradoxale maîtrise folie et désespoir.
ALORS QUE JE REMONTAIS le boulevard de Clichy, j'ai cru revoir Beau, le chat de mon enfance, mort écrasé depuis des années. Même pelage tigré, même éclat vert dans les yeux, même frimousse butée : lui, exactement. L'animal détalait sur le trottoir et il a fait un brusque écart, comme s'il se jetait sous les roues une deuxième fois. L'auto l'a évité de peu et le chat a disparu sous un bus à l'arrêt.
J'ai poursuivi ma route vers la chapelle Sainte-Rita. Au moment où je poussai la porte, le vent s'est engouffré, faisant vaciller le tapis incandescent de cierges aux pieds de la sainte. Quelques-uns s'éteignirent. Tirée de sa prière, une Noire m'a fusillé du regard, et, honteux, j'ai rallumé une à une les bougies, en songeant à toutes ces causes désespérées soufflées. Pour me racheter, j'ai choisi l'une de ces bougies hors de prix parce qu'enveloppées d'une coque de plastique rouge et j'ai ajouté ma propre cause désespérée au fragile édifice.
La nuit qui a suivi a été très agitée. Un dragon fulminant aux écailles or et bronze crachait une langue de feu où fondaient les cierges de Rita et m'avertissait que les trésors qu'il surveillait étaient menacés, qu'il montait comme toujours la garde à l'entrée de la grotte mais qu'il était de plus en plus difficile de barrer la route aux armées de quémandeurs qui le dérangeaient sans arrêt, que, fait nouveau, certains venaient armés, un pistolet sous la chemise ou des canifs dans la poche.
Ils cherchent à m'impressionner, soupirait le dragon, et parfois leurs visages sont si menaçants et laids que j'en tremble après leur départ. À qui vais-je faire peur avec ma carcasse écornée ? Je me sens vieillir. Et puis l'hiver approche, chaque feuille qui tombe me découvre un peu plus à leur vue ; je me terre quand le soleil brille et j'attends pour sortir la brume et la pluie.
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