Auteur : Jean-Jacques Moscovitz
Date de saisie : 09/09/2004
Genre : Cinéma, Télévision
Editeur : Bayard, Paris, France
Collection : Légendes
Prix : 19.00 € / 124.63 F
ISBN : 978-2-227-47211-2
GENCOD : 9782227472112
Avec ce livre, je voudrais montrer combien notre monde doit être un monde de témoins. Et la magie des images, d'Amistad à Il faut sauver le soldat Ryan, de Hook à Jurassic Park, vers La liste de Schindler..., pourrait en dire comment s'en effectue la transmission auprès des 15/35 ans, tout en m'appuyant sur ma pratique de psychanalyste en particulier l'écoute des rêves.
C'est que caméra et rêve sont des temps où le chiffrage d'écriture, établi dans le scénario et dans les pensées préalables du rêve, est alors décodé, déchiffré quand le langage des images a lieu. De telle sorte que ce déchiffrage ouvre à des possibilités de sens multiples et non univoques, comme doivent l'être le scénario d'un film, et les pensées latentes d'avant le rêve. Cela m'indique que le tournage du film, comme le temps du rêve lui-même, sont écritures non pas dans une langue habituelle, mais une autre langue, celle de l'inconscient. Soit beaucoup plus riche que le langage conscient. D'où cette magie de l'image dès que ce langage se donne à voir, à entendre, à parler, quand il passe dans notre conscient. La condensation des différents sens entre eux me procure une économie, une épargne de tout comprendre. Seul l'un d'entre tous ces multiples sens suffira, effet de métaphore poétique, pour être en contact possible avec tous les autres... D'où mon plaisir, et mon mouvement d'applaudir, ainsi que ma réflexion pour faire écho et place à l'émotion ressentie.
Maintenant, puis-je, moi, vous rendre compte, Steven Spielberg, de quelques-uns des aspects de mes lectures du message reçu de Jurassic Park ? Je suis en mesure de le faire après ce que je viens de vous dire. Le scénario du film porte sur la puissance de l'ADN et du biopouvoir. Le film parle du dinosaure et de son moustique qui le régénère dans un camp de loisirs exterminateur, associés à quelques conflits conjugaux plutôt sans issue, et son message a trait à l'Europe des camps, à l'eugénisme racial meurtrier fondé sur l'hygiénisme biologique nazi. Avec ces deux films, La Liste de Schindler et Jurassic Park, sortis la même année (1993-1994), vous me transmettez, Steven Spielberg, avec Jurassic Park ce qui est arrivé à la vie, avec La liste de Schindler, ce qui est arrivé au peuple juif. Il est juste de dire que parler de la Shoah, c'est dire ce qui est arrivé à la vie.
Ainsi deviennent acceptables par la magie du cinéma, dans Jurassic Park, les aspirations dévoratrices, les représentations orales de famine... D'où ce gavage oral, ce plein d'humains qui passent dans le ventre des monstres, le néant que l'image du dinosaure transmet. Accepterions-nous, vous et moi, qu'avec un tel gavage des monstres il s'agisse aussi de la représentation de son contraire : la famine ? Me voilà encore à vous entraîner dans une de ces monstrueuses situations de camp, un Park sur une île de nulle part, dirigé par un démiurge capitaliste en train de mener des expériences sur l'origine de l'homme, la seule qui convienne selon ma lecture du scénario du film, la biologique... Jurassic Park... Peut-être ne serions-nous pas d'accord, Steven Spielberg, avec mon hypothèse que, si la vérité est ailleurs, ce film a trait à l'Histoire de l'Europe ! Jurassic Park serait une approche imagée du réel de ce qui s'est passé en Europe : mise en oeuvre d'un pur scientisme quasi sacré sur l'origine biocellulaire de l'homme, une idolâtrie meurtrière sur fond d'une archéologie concrète, pour aboutir à une annulation de notre psychisme, réduit à une animalité dévoratrice, sans aucun lien d'amour, ni de haine ni de désir. Un sourcement sans aucune transcendance d'un au-delà de l'humain autre que le Un absolu, le Bon gène tout seul au départ. Celui d'un dieu typiquement bio. Certes, vous êtes contre cela, puisque le savant pas si fou que ça renonce à son idée, et le cauchemar s'arrête...
Jean-Jacques MOSCOVITZ
A Monsieur Steven Spielberg, cinéaste de notre temps,
«Vous écrire m'a permis de retrouver dans vos films les mythes fondateurs de notre culture. Comment un enfant construit son monde psychique auprès des adultes qui l'entourent, comment dès lors il s'invente des personnages, des pères, comme E.T. Comment son monde intime entre en rapport avec celui qui lui est extérieur, le collectif, le politique. Celui-là même qui a subi une fracture terrible en Europe et ailleurs, celle des camps.
Intime et politique, leurs liens, leurs rencontres aussi bien possibles qu'impossibles, voilà ce qui a motivé ma lettre. L'enfance d'un petit garçon et sa confrontation à cette brisure de civilisation, voilà l'axe de ma lecture. Est-elle proche de votre pratique de cinéaste ? Il me semble que oui, et si c'est bien le cas, je suis en mesure de vous dire ce que vous nous transmettez, et comment il se fait que vous faites rêver le monde entier avec Dream Works.»
Analysant sa filmographie, depuis «Duel» (1971) jusqu'à «Attrape-moi si tu peux» (2003), Jean-Jacques Moscovitz attribue la réussite de Spielberg à «une fonction quelque peu réparatrice, celle de dépervertir le futur». Ses films seraient donc l'illustration du passage de l'enfant qui sommeille en nous à l'âge d'homme libre et affranchi de la loi du père...
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