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Week-end à Tournevent

Couverture du livre Week-end à Tournevent

Auteur : Andrea De Carlo

Traducteur : Dominique Vittoz

Date de saisie : 25/05/2006

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Flammarion, Paris, France

Prix : 21.00 € / 137.75 F

ISBN : 978-2-08-068907-8

GENCOD : 9782080689078


  • La présentation de l'éditeur

Deux jeunes couples quittent Milan un vendredi soir à bord d'un monospace conduit par un agent immobilier chargé de leur faire visiter le domaine de Moulin-Vent, une propriété magnifique située en Ombrie.

Ces cadres supérieurs aisés supportent mal la «vulgarité» d'Alessio, l'agent immobilier, et ne se gênent pas pour lui faire savoir dans quel mépris ils tiennent ce marchand lèche-bottes fasciné par le luxe et la modernité et pour qui le client a toujours raison.

Ils le supportent encore moins lorsque, à la nuit tombée, et malgré son navigateur satellite celui-ci doit avouer : 1. qu'il ne retrouve pas son chemin ; 2. qu'il n'a jamais vu la propriété sinon en photo. La coupe est pleine lorsque leur voiture tombe en panne, obligeant la petite équipée à rejoindre le hameau le plus proche sous la pluie.

Reçus par une bande de soixante-huitards échevelés qui vivent volontairement sans électricité, ni téléphone ni voiture, ils découvrent bientôt que leurs hôtes squattent Moulin-Vent depuis des années et n'envisagent en aucun cas de céder la place.

Les trois journées qui s'ensuivent sont autant d'occasions de confrontations qui vont réserver bien des surprises et bien des déchirements. Derrière l'hypocrisie qui éclate au grand jour chez ces jeunes bourgeois italiens, c'est toute une face cachée de leur personnalité que l'auteur entreprend de révéler.

Un huis clos savoureux et impitoyable qui passe au crible fin toutes les névroses et tous les ridicules de ces hommes et de ces femmes complètement désarmés face à une situation imprévue.


Écrivain et musicien, Andrea De Carlo est né en 1952 à Milan où il habite. Il a publié huit romans, tous traduits en France, chez Denoël (L'Instant d'après, 2001), Grasset (Aurore, 1996, L'Apprenti séducteur, 1994, Yacatan, 1989), Stock et Rivages Poche.



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  • Les premières lignes

Alessio Cingaro est assis dans sa salle de bains, sur un petit fauteuil à dossier bas qu'il a vu et acheté impulsivement dans un magasin de meubles du centre, non pas tant parce qu'il lui plaisait ou qu'il répondait à un besoin, mais parce que sa forme renvoyait à une idée de non-fonctionnalité qui l'attirait comme un luxe. En tout état de cause, il est parfait pour s'y tenir maintenant, le dos droit, le visage à trente centimètres de la surface irradiante d'une lampe à bronzer dernière génération, garantie conforme aux toutes dernières normes européennes par un chapelet de sigles et d'acronymes. Ses yeux sont protégés sous deux coquilles en plastique jaune poulet d'élevage, qui devraient préserver sa vue sans laisser de cernes pâles trop évidents et qui, bénéfice collatéral, simulent efficacement à travers ses paupières closes le soleil d'une plage tropicale. A sa main droite trône un vaporisateur d'eau déminéralisée qu'il attrape à tâtons toutes les cinq minutes pour s'hydrater le visage et le cou. Pendant ce temps, les ventouses d'un stimulateur électrique l'obligent à contracter ses muscles abdominaux, sur un rythme régulier plutôt agréable. Il est trop tôt pour dire si ça marche vraiment parce qu'il ne l'a reçu que la semaine dernière, tenté par des démonstrations télévisées répétées où on le voit fonctionner sur le ventre de culturistes gonflés aux oestrogènes et sur l'arrière-train de belles filles plantureuses, apparemment inconscientes des effets érotiques que leurs fesses frémissantes filmées en gros plan sont susceptibles de provoquer. De chaque côté de la console, deux haut-parleurs diffusent de la musique téléchargée sur Internet la nuit précédente, sans qu'il puisse en citer les auteurs, parce qu'il clique en général trop vite pour se souvenir des noms. C'est une espèce de rythme vital qui le pousse à dodeliner de la tête, remuer les genoux et tapoter la base de son cou avec ses mains qu'il tient croisées à plat pour les bronzer ; il évite ainsi de trop se détendre ou, au contraire, de s'angoisser. Il a lu quelque part qu'un milliardaire grec célèbre pour la monture de ses lunettes soutenait que le secret de sa fabuleuse réussite se résumait à deux impératifs : se lever à six heures du matin, et être toujours bronzé. Il a trouvé que le tuyau était précieux, précisément à cause de sa simplicité, et jusqu'à présent les résultats ont suivi. Il suffit de ne pas se laisser abuser par la sensation de fraîcheur que le ventilateur apporte sur le visage et de respecter les durées d'exposition pour ne pas risquer des dégâts dermatologiques permanents et la perte de crédibilité qui en découlerait.

La minuterie retentit, la lampe à bronzer et le ventilateur s'éteignent ; Alessio débranche le stimulateur électrique, s'essuie le visage et le ventre avec une serviette-éponge moelleuse, en tamponnant au lieu de frotter. Il n'a pas le temps pour une deuxième douche après celle du matin, mais il s'enduit soigneusement d'une crème hydratante française à base de ginseng sibérien et d'acide hyaluronique, puis s'asperge de déodorant sous les aisselles et de parfum à la base du cou ainsi que sur les poignets. Tous ces produits appartiennent à la même ligne, ce qui lui simplifie la vie et lui procure, tandis que son regard parcourt les flacons posés sur l'étagère au-dessous du miroir, le plaisir de posséder la série complète. Il s'est épilé la poitrine quelques jours plus tôt à la cire froide : elle est encore lisse comme celle des mannequins qui sourient sur les couvertures des magazines life-style qu'il achète de temps en temps, exempte de toute trace de l'hirsutisme typique de l'homme-singe du Bassin méditerranéen. Enfin, il se frictionne les cheveux avec une lotion destinée à en prévenir la chute et les coiffe en les relevant, de sorte qu'avec les longs favoris ils donnent une forme

ovale à son visage, atténuant l'expression de gamin de trente-deux ans qu'il a s'ils sont aplatis. II effectue une dernière vérification dans le miroir, de face et de profil. Il remue les sourcils, touche la pointe de son nez, essaie deux ou trois sourires standard : ça marche.


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