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Etre vigilant : l'opérativité discrète de la société du risque

Couverture du livre Etre vigilant : l'opérativité discrète de la société du risque

Auteur : Dirigé par Jacques Roux

Date de saisie : 23/05/2006

Genre : Sociologie, Société

Editeur : Publications de l'Université de Saint-Etienne, Saint-Etienne, France

Collection : Matières à penser. Sociologie

Prix : 20.00 € / 131.19 F

ISBN : 978-2-86272-392-1

GENCOD : 9782862723921


  • La présentation de l'éditeur

Comment l'émergence de la chose commune - ce qui fait qu'il y a du commun en société - s'arme-t-elle et se nourrit-elle de la perception, plus ou moins répartie et reconnue, qu'une menace, qu'un risque nécessitent une attitude de précaution ? Comment se modulent les différentes formes de la vigilance, établies en tant que telles et prises en charge par des institutions ou inscrites de manière plus «spontanée» dans les pratiques quotidiennes du quidam ? Les enquêtes réunies dans cet ouvrage portent sur les manières de «faire attention», dans des domaines aussi diversifiés que la surveillance d'une autoroute, d'une rivière, d'un quartier, d'une algue, d'un lieu public, d'une population fragile, d'un atelier de travail... Réunies, elles pointent la question de la veille comme forme sociale de la bienveillance, interrogeant en son principe même l'opérativité du risque comme valeur de/au sein de la communauté.





  • Les premières lignes

Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, la «vigilance» fait figure de mot d'ordre au point de saturer l'espace des énoncés politiques et de s'étendre à toutes les causes collectives et autres objets d'alertes : quelle que soit la nature du problème, on ne cesse d'en «appeler à la vigilance», de manifester que l'on «reste vigilant» et d'annoncer même que l'on va «redoubler de vigilance». Donnant corps à la «société du risque» décrite par Ulrich Beck, la multiplication continue des alertes et des crises, des affaires et des controverses, a engendré une configuration normative marquée par le «principe de précaution» et une «politique de la vigilance». Il y a plusieurs façons d'interpréter cette surenchère énonciative, symptôme pour les uns d'une véritable «crise de la gouvernance», et pour les autres d'une forme d'action publique qui assume l'incertitude et dont la coordination suppose de mobiliser des acteurs aux compétences multiples et hétérogènes (Callon, Lascoumes, Barthe, 2001). Si, d'un dossier à l'autre, les enjeux sont variables, l'hypervigilance collective vire parfois au cauchemar, surtout lorsqu'elle croise une logique sécuritaire qui fait fi des libertés et des droits fondamentaux à travers l'instauration d'un régime de surveillance et de traçabilité des personnes. Qu'il soit fait référence aux sectes ou aux pédophiles, aux hackers ou aux terroristes, aux sans-papiers ou aux délinquants de la route, on voit s'installer une logique du soupçon qui étend ses prérogatives et déplace le sens accordé spontanément à la notion de «vigilance citoyenne». L'exercice de la vigilance semble en effet changer de nature selon que les entités qu'elle vise sont humaines ou non-humaines. Il ne viendra pas à l'esprit de contester la surveillance des oiseaux migrateurs en période d'épidémie de grippe aviaire. Par contre, l'idée qu'il faille surveiller des personnes ou des groupes jugés menaçants suscite toujours des critiques et ne fait jamais un accord unanime. En même temps, ce partage humain/non-humain est bien souvent mis à mal, puisque les personnes sont liées à des dispositifs ou des réseaux d'objets et que toutes sortes de risques et de responsabilités leur sont associés. Ainsi, la «faute d'attention» est une des figures les plus utilisées lorsqu'il s'agit de qualifier un manquement aux règles fondamentales de l'exercice d'un métier ou d'une profession, et plus généralement dans toute activité déjà constituée dans le registre du danger et de la précaution - comme dans le cas de la sécurité routière. Manquer à un devoir de vigilance est traité comme une faute particulièrement grave et cette norme de jugement alimente bon nombre d'affaires et de contentieux. La promesse de vigilance est alors interprétée comme une manière d'anticiper la critique et d'éviter l'évolution vers le procès.

Lorsque des règles de conduite préexistent, l'attention se confond avec la vérification de la «normalité» d'un état de choses. La vigilance repose sur un système de signes et de codes dans lequel chaque incident, chaque événement, chaque micro-variation doit trouver sa place : rien de ce qui est retenu comme pertinent par les concepteurs du système ne doit se dérober à la surveillance et celle-ci peut être étalonnée, évaluée, corrigée grâce aux instruments de mesure prévus à cet effet. On sait que cette conception fonctionnaliste de la vigilance est souvent mise en échec. Tout dispositif présente des failles, des points aveugles, pointe sur des milieux plus ou moins étendus, mouvants, silencieux, se laisse travailler par des micro-transformations, des micro-fissures, des altérations encore imperceptibles. Dans les plis et les replis, les coins et les recoins se déploient des êtres qui échappent aux codes et aux repères. On en appelle alors à un surplus d'attention et de vigilance de la part des agents ou des opérateurs humains, on les invite à repérer les «signaux faibles». Mais sur quoi exercer son activité de veille ? Comment percevoir, qualifier, communiquer ce qui n'est pas encore pris en compte, identifié et fixé dans un code ? Si elle a besoin de saillances et de traits clairs et distincts, la vigilance renvoie à une certaine indétermination de l'attente. C'est parce que l'on ne sait pas ce qui peut réellement se passer que l'on entre en vigilance. Du même coup, la problématique se complexifie : on passe de la vigilance à la veille, et plus fondamentalement encore, à la question de la présence et de la participation active aux processus.


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