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Oublie pas 36

Couverture du livre Oublie pas 36

Auteur : Jean-Louis Crimon

Date de saisie : 05/11/2006

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : Castor astral, Bègles, France

Prix : 13.00 € / 85.27 F

ISBN : 978-2-85920-643-7

GENCOD : 9782859206437


  • La présentation de l'éditeur

«Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent.» Telle est l'unique certitude de Luis, Républicain espagnol ayant fui le régime de Franco. Luis travaille de nuit pour mieux militer le jour. Avec lui, au début des années 1970, aux entrepôts de La Ruche, il y a quelques décalés du travail et des employés temporaires. Parmi eux, un étudiant en philo que Luis va prendre sous son aile, pour lui apprendre tout ce que l'université n'enseigne pas.

Mais nous n'avons rien retenu des leçons du passé. Ce roman, c'est une histoire de leçons et une leçon d'Histoire. La grande Histoire des petites gens, des ouvriers, des travailleurs, même si ces mots semblent devenus tabous. Ce livre nous parle d'un temps que beaucoup feignent de ne pas connaître : 1936, le Front populaire, les premiers congés payés, les droits sociaux, la retraite, la sécurité sociale. Des mots aujourd'hui vulgaires ou obsolètes.


Jean-Louis Crimon, né en 1949, à Corbie, en Picardie, est journaliste à France Culture. Son premier roman, Verlaine avant-centre (Le Castor Astral), a reçu le Grand Prix de Littérature sportive Tristan Bernard. Il est également l'auteur du roman Rue du Pré-aux-chevaux (Le Castor Astral), de la biographie Renaud (»Librio Musique» / J'ai lu) et, avec Thierry Séchan, de Renaud par sa tribu (L'Archipel).



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  • Les premières lignes

La bêche. D'abord la bêche. Il n'y a qu'elle. Je ne vois qu'elle. Plein ciel. Plein cadre. Juste au-dessus des barreaux de la grille en fer forgé de la cité scolaire. La bêche. Le métal brillant de la bêche qui scintille dans le soleil. Rectangle lumineux au bout du manche en bois rond. La bêche, puis la main, puis le bras. La main forte et le bras tendu pour donner son envol à l'outil. Le bel outil. L'outil du travail de la terre qui fend le ciel des idées. De la seule force du bras. Le bras, bien sûr, je le connais, je le reconnais, c'est le bras de mon père. Mon père, debout sur la pointe des pieds, debout et souple à la fois, comme un sauteur à la perche ou un lanceur de javelot, juste avant la phase d'élan, et dans sa tête pourtant, déjà en mouvement. La course, pour lui, a déjà commencé. Je ne vois que lui. Il ne voit que moi. Peu importe que nous soyons cinq cents ou cinq mille. D'un signe de la tête qui n'est perceptible que par lui, j'ai dit «Oui». J'ai fait «Oui». Sois fier, mon père jardinier, ton fils est «bachelier». Victoire. Effacés à jamais les siècles d'esclavage de toute la lignée, travaux des champs, travaux de la terre, métiers du bâtiment, métiers d'usine. À toi l'honneur d'être le père du premier à relever la tête. Le premier d'une lignée d'incultes, d'ignorants, d'ignares, de soumis, d'esclaves dociles, le premier à revendiquer le droit de se prénommer Spartacus. Bachelier, je suis bachelier. Le premier des trop longtemps laissés pour compte à accéder à l'Université, à s'emparer du droit aux études. Sensation étrange. Vertige prodigieux. Incroyable impression de légèreté. Bonheur intense. Vrai bonheur simple. Bac philo. Le plus beau. Le seul qui donne un sens à la vie. Pas seulement à ma vie, à notre vie, à nos vies, depuis cinq siècles au moins. Bac philo. La philosophie, tu sais, mon père, c'est trois questions, trois questions pour les trois trimestres de l'année scolaire, une question par trimestre, trois questions qui n'en font qu'une, car elles n'ont pas de sens séparément : qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Où allons-nous ? Trois questions pour la vie entière.

Belle victoire mon père, que je t'offre bien volontiers : c'est ta victoire, mon père.

J'ai vu son sourire se dessiner lentement, belle image au ralenti avec le flou troublant d'un film en noir et blanc. Beau sourire qui déborde le bas du visage où trop souvent les sourires se cantonnent, pour prendre la place de toute la place. Les yeux aussi sourient dans ce visage où soudain tout s'éclaire. Le sourire des yeux, le plus tendre et le plus beau.

La marée humaine des parents, des frères et soeurs, des amis, n'a aucune importance, aucune consistance. Nous sommes plusieurs centaines de lauréats et de proches rassemblés, mais à cet instant précis, indifférence ou joie simple et silencieuse mêlées, il n'y a qu'un père et son fils. Un père en tenue d'ouvrier et son fils, bachelier.


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