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Je ne veux pas être là

Couverture du livre Je ne veux pas être là

Auteur : Laurent Bénégui

Date de saisie : 11/05/2006

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : Julliard, Paris, France

Prix : 19.00 € / 124.63 F

ISBN : 978-2-260-01717-2

GENCOD : 9782260017172


  • La présentation de l'éditeur

Pendant qu'ils roulent sur l'autoroute du Sud, le père raconte à sa petite fille Alicia comment, dix ans plus tôt à Cuba, une tempête fit s'abattre un arbre au milieu d'une route et lui permit de rencontrer sa mère. Mais par un effet du destin, un orage identique se déchaîne sur leur parcours et fait déraper la voiture du père. Celle-ci part en tonneaux à plus de cent quarante kilomètres-heure. A l'intérieur de l'habitacle, emporté dans une spirale vertigineuse et mortelle, la voix d'Alicia domine le fracas : «Je ne veux pas être Là !»

Alicia ne veut pas mourir.

Elle ne veut pas que son père meure.

Personne ne veut qu'une chose aussi épouvantable advienne.

Et s'il existait un moyen d'éviter cette fin horrible ?

Et si le fait de ne pas être né avait pu empêcher cela ?

Il aurait suffi que l'arbre ne tombe pas sur cette route cubaine et la vie de tous les protagonistes aurait été différente.

En sommes-nous si sûrs ?

Laurent Bénégui, écrivain et cinéaste (Au Petit Marguery, Qui perd Gagne !), nous offre avec ce cinquième roman un livre aussi universel que personnel. Tour à tour roman d'aventures, récit de la tendresse entre un père et sa fille ou réflexion sur la réalité de notre existence, Je ne veux pas être là surprend ligne après ligne.



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  • Les premières lignes

La radio de l'autoroute diffusait un flash d'information sur les titanesques embouteillages du week-end. Plus de trois mille kilomètres de carcasses ventousées les unes aux autres sur les routes de France. Du ciel, les pare-chocs et les calandres avaient paru soudés sur le goudron surchauffé de juillet. La veille et l'avant-veille, le ver multicolore s'était étiré sans interruption de la Norvège à la Méditerranée.

Fred Braz sourit en fixant du regard quelques centaines de mètres en avant le seul reflet métallique sous le soleil. Il avait dépassé la 404 blanche à plusieurs reprises mais elle mettait à profit chacun de ses arrêts pour le doubler à nouveau. Instinctivement, il accéléra. Le moteur de la puissante Volvo émit un ronronnement plus sourd. Il sentit l'infime trépidation se transmettre à ses poignets depuis le volant. L'inclémence policière envers les conducteurs en excès de vitesse avait été promulguée peu avant les vacances ou juste après les élections. Quand la voiture franchit les cent cinquante kilomètres à l'heure, il relâcha la pression exercée sur la pédale et la brillance de la 404 s'évanouit au détour d'un coteau qu'enlaçait l'autoroute.

Fred n'avait aucune hâte que s'abrège ce voyage, tant chaque minute lui prodiguait un plaisir dont il s'estimait rationné le reste de l'année.

Dix doigts de pieds nus, aux ongles illuminés de vernis rose fluo, pianotaient sur le tableau de bord. Ils dansaient en rythme avec l'ombre de la souris blanche porte-bonheur, suspendue au rétroviseur. Fred observa Alicia du coin de l'oeil. Elle farfouillait dans une pochette en plastique noire, comme si sa propre vie en dépendait. Peut-être son bien-être tenait-il aux sensations délivrées par certains des tubes gravés de manière illégale. Sinon, pourquoi les aurait-elle écoutés en boucle du réveil au coucher, ne quittant certains jours ses oreillettes que pour franchir le seuil de la cabine de douche ? Il essaya de se souvenir si son propre bonheur découlait autrefois d'un refrain des Floyd ou des Stones. Il s'avéra, à la réflexion, que cinq ou six cartons à chapeau lui auraient été nécessaires à l'époque pour emporter autant de vinyles que la pochette de sa fille contenait de CD.

Alicia avait revêtu un short en éponge bleu turquoise et un tee-shirt orange sur lequel était imprimé devant le triangle poilu d'un sexe de femme portant la mention good Bush et, derrière, le visage du président américain George W. Bush portant la mention bad Bush. Deux tongs, ornées de marguerites synthétiques multicolores, égayaient le tapis de sol de la Volvo.

À dix ans, Alicia leur avait expliqué qu'à son premier baiser sur la bouche le garçon avait dû se hisser sur la pointe des pieds. Elle avait réclamé une connexion ADSL afin de pratiquer le chat et le peer to peer. Elle raffolait des sushis de thon, picorés devant les bonus de Némo. Le cinquième tome de Harry

Potter l'avait absorbée un week-end entier sans qu'elle éprouvât le besoin d'ôter le pouce de son bec. Spiderman 2, au cinéma, l'avait déçue, car elle ne se sentait pas concernée par la difficulté d'être un super-héros dans le monde moderne. Le groupe Nirvana avait ses faveurs en dépit du controversé suicide de Kurt Cobain. Les gays devaient avoir le droit de se marier, puisque papa et maman l'avaient fait. On ne disait plus texto mais SMS. Son ami Kaya ne comprenait pas pourquoi on faisait un tel foin de l'entrée de la Turquie, puisqu'ils jouaient en coupe d'Europe. Elle pleurait des larmes de crocodile si sa meilleure amie, Manon, négligeait de l'appeler au téléphone dans le quart d'heure qui suivait leur retour du collège.

Fred ne saisissait pas toujours ce mélange de maturité, qui dépassait sans conteste la sienne au même âge, et d'ingénuité sidérante. Deux rameaux divergents de l'enfance de sa fille s'étaient développés saison après saison, sans qu'il y prenne garde et, au fond, et malgré toute son attention, sans qu'il y prenne tout à fait part. En tant que père, à quarante-six ans, il devait accepter l'idée qu'Alicia était elle-même, depuis le premier jour. Une semi-étrangère, qui avait créé la brèche, l'irruption la plus déterminante dans sa vie.


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