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La maison des femmes

Couverture du livre La maison des femmes

Auteur : Maria de la Pau Janer

Traducteur : Marie-Odile Fortier-Masek

Date de saisie : 11/05/2006

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Calmann-Lévy, Paris, France

Prix : 18.00 € / 118.07 F

ISBN : 978-2-7021-3560-0

GENCOD : 9782702135600


  • La présentation de l'éditeur

Dans une magnifique propriété de Majorque, la Casa de Albarca, trois générations de femmes découvrent l'amour et la sensualité dans les bras d'un même homme, Ramon, le mystérieux jardinier.

Le roman s'ouvre sur le personnage de Canota, une jeune fille rêveuse qui a grandi sous le regard bienveillant des portraits de sa mère Elisa et de sa grand-mère Sofia, toutes deux disparues très jeunes dans des circonstances tragiques. Canota entretient le tendre souvenir de ces femmes très belles, à la forte personnalité, par de longues discussions avec son grand-père. Jusqu'à sa propre aventure avec Ramon et sa plongée dans ce passé qui la poursuit...

Car Sofia, la première, a succombé au charme d'un Ramon alors à peine sorti de l'adolescence. Tous deux vivaient leur passion secrète à distance, dans un jeu subtil de regards et de gestes à peine esquissés. Vingt ans plus tard, Elisa hérite sans le savoir de l'amour de sa mère. Chaque jour, elle rejoint son amant en cachette, dans la petite maison nichée au fond de la propriété. Le bonheur d'Elisa et de Ramon est sur le point de se révéler au monde quand survient un tragique accident...


Née à Palma de Majorque en 1966, Maria de la Pau Janer est professeur à l'université des îles Baléares, animatrice d'émissions de radio et de télévision et correspondante pour la presse écrite. Auteur prolifique, elle a reçu de nombreux prix littéraires en Espagne, où elle bénéficie d'une immense popularité.



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  • Les premières lignes

Dans cette maison habitaient les fantômes de ma mère et de ma grand-mère. Je le sus dès ma plus tendre enfance, alors que la petite fille que j'étais marchait en se tenant aux meubles, en les regardant comme les grandes personnes observent les montagnes qui se découpent sur le ciel. Il me fallait lever la tête et me mettre sur la pointe des pieds pour voir les fauteuils à bascule, les tables en merisier, les chaises recouvertes de velours, les lits à baldaquin. Il m'était donc facile de chercher des coins où m'abriter des peurs enfantines, des refuges absurdes où je me sentais en sécurité. Il y avait des cachettes dans les murs, entre les fauteuils et les rideaux qui tombaient pesamment, derrière la cheminée, dans l'angle que formait l'armoire avec le mur. Je me recroquevillais et j'attendais, le coeur battant, que quelqu'un vînt me déloger.

Les fantômes n'avaient pas les formes blanches qu'on leur voyait dans mes illustrés ou au cinéma. Ils ne se cachaient pas dans les draps que l'on mettait à sécher derrière la maison, sous le porche de la cour où commençait l'orangeraie, j'en étais sûre. Ces draps, je les regardais voler, entraînés par la brise du matin, le petit courant d'air de la mi-journée ou le vent des après-midi agités, tout en sachant que ce n'était que des pans de toile blanche. Ils sentaient la fleur d'oranger à cause de la proximité des arbres, mais ils ne recelaient aucun secret. Ils s'envolaient bien haut, se soulevaient à peine ou reposaient à la verticale, tandis que le soleil dérobait leurs dernières gouttes d'eau et que l'air les imprégnait de délicieux arômes.

Ils n'avaient pas non plus ces visages extravagants ni ces expressions qui font peur. Ce n'étaient pas des figures concrètes que l'on pourrait aisément découvrir par les sens, même si les sens les devinaient. Je percevais leur présence, parfois apaisante, parfois inquiétante, mais il ne s'agissait pas d'épouvantails qui auraient troublé mon sommeil ou qui m'auraient réveillée au milieu de la nuit. Disons qu'ils étaient sympathiques tant qu'on ne les contredisait pas, bienveillants quand je leur avouais mes toquades d'adolescente. Ils avaient la patience de ceux qui ont tout le temps du monde et la grâce de ceux qui n'auront jamais un geste déplacé sous nos yeux. Bref, ils avaient le charme de l'ineffable. Ils m'accompagnaient partout. Ils occupaient chaque coin de la maison, avec la certitude que jamais au grand jamais ils ne m'abandonneraient. Ils m'attendaient dans les chambres, dans le couloir, dans les pièces qui communiquaient par des portes coulissantes. Ils me faisaient un clin d'oeil quand je racontais des mensonges pour rentrer plus tard le samedi soir. Ils faisaient triste mine si je ne leur prêtais pas attention.

Les fantômes de ma mère et de ma grand-mère m'accompagnèrent durant une longue enfance et une adolescence quasi éternelle jusqu'à ce jour où ils disparurent pour ne jamais revenir. Cet événement survint quand je rencontrai Ramon et sans doute est-il trop tôt pour en parler. Je commencerai donc par évoquer cette maison où j'habite depuis ma naissance et surtout les portraits de deux femmes, accrochés au mur de ma chambre. Deux femmes très belles, au regard obscur de ceux qui ont connu une mort prématurée.


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