Auteur : Marina Frolova
Date de saisie : 28/08/2006
Genre : Géographie
Editeur : Ed. du CTHS, Paris, France
Collection : CTHS-Géographie, n° 5
Prix : 35.00 € / 229.58 F
ISBN : 978-2-7355-0596-8
GENCOD : 9782735505968
Aux confins de l'Europe et de l'Asie, toujours à la marge, toujours contesté, toujours mystérieux, le Caucase est paradoxalement au coeur de l'imagerie de la montagne en Russie ; un contre «modèle alpin» en quelque sorte. Il a été aussi l'un des terrains privilégiés de la «science du paysage» russe qui s'est développée sans interruption depuis le XIXe siècle en faisant de la Géographie le bras armé de la colonisation et de la mise en valeur des ressources naturelles des «terres nouvelles».
L'affirmation de la spécificité du paysage caucasien par rapport au modèle alpin et à d'autres modèles montagnards se réalise à partir de plusieurs éléments géographiques (étagement, action anthropique, etc.). Cette spécificité s'enracine non seulement dans l'histoire de l'appropriation coloniale du Caucase, mais aussi dans le développement original de la géographie russe. La conception de paysage prend une place toute particulière dans la culture et la science russe, grâce à une histoire distincte du rapport de l'espace à la nature.
Marina Frolova apporte une contribution décisive à l'appréhension d'un espace géographique. En mêlant le subjectif à l'objectif, le sensible au rationnel, le paysage participe ici à l'émergence d'un nouvel esprit scientifique enraciné dans les profondeurs de l'histoire des hommes et de leurs cultures. Ouvrage à lire dans ces trois dimensions : l'histoire de la géographie russe, l'histoire du paysage en général et plus particulièrement de la «science du paysage» et, bien sûr, l'évocation des somptueux paysages du Caucase.
Marina Frolova est diplômée en géographie de l'université d'État de Moscou-M. V. Lomonos et docteur en géographie et aménagement de l'université de Toulouse 2-Le Mirail. Elle a travaillé sur le thème du paysage dans de nombreuses équipes internationales. Elle est actuellement chercheuse rattachée à 1 'université de Grenade en Espagne et participe au programme «Ramôn y Cajal». Ses recherches portent sur les paysages de l'eau en Andalousie.
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Extrait de la préface de Serge Briffaud, Maître-assistant à l'École d'architecture et de paysage de Bordeaux, directeur du CEPAGE et de Georges Bertrand, Professeur émérite de l'université de Toulouse-Le Mirail GÉODE CNRS :
Le Caucase, une montagne de légende réinventée par la «science du paysage».
Le Caucase est une montagne parmi d'autres qui, comme chaque montagne, ne ressemble à aucune autre. Ce paradoxe, à la fois irritant et excitant, exprime bien ce que chacun ressent quand son regard se porte sur une montagne, pas seulement pour la voir mais pour s'en imprégner et essayer de la comprendre. Marina Frolova est allée au-delà de cette contradiction. Avec efficacité et élégance. Elle a approfondi cet objet-sujet qu'est la montagne en général et le Caucase en particulier au travers de son expression à la fois la plus banale et la plus complexe : le paysage. Elle nous offre ainsi le plus détonnant des feux d'artifices qui illumine tout le paysage caucasien. La légende y croise la science, l'arpenteur le poète et les images les plus débridées se mêlent aux modèles scientifiques les plus élaborés. C'est en effet dans ce Caucase mythologique qu'a pris son essor une nouvelle discipline géographique à base naturaliste, la «science du paysage» russe et soviétique.
La démarche de Marina Frolova n'est ni simple ni univoque. Prendre en compte chaque élément du paysage, chaque événement, à sa place et en son temps, demande non seulement une solide érudition mais, par-dessus tout, une maîtrise supra-disciplinaire. Géographe de formation à la double école russe et française, ouverte aussi bien à la géographie humaine qu'à la géographie physique, fortement inspirée par l'historien Serge Briffaud pour tout ce qui concerne les représentations et les paysages de la montagne, Marina Frolova fait preuve d'une vaste culture générale à la fois littéraire et scientifique. D'où la vigueur et l'ampleur d'une analyse géographico-historique à forte connotation épistémologique. Les paysages du Caucase sont évoqués dans toute leur plénitude sous la diversité des regards qui découvrent et inventent la montagne. Marina Frolova ne montre pas des paysages qui ne seraient que les siens. Elle invite le lecteur à comprendre comment naissent les représentations paysagères, comment elles évoluent jusqu'à devenir, parfois, soit des exemples de modélisation scientifique, soit des archétypes culturels. La liberté du lecteur est moins dans un jeu d'images imposées que dans sa nouvelle capacité à construire, à son tour, pour son propre compte et plaisir, les paysages caucasiens dans leur diversité.
En s'échouant sur les pentes du Mont Ararat, l'Arche de Noé a fait entrer le Caucase dans le grand mythe de la montagne. Il n'en est plus sorti. Il accompagne, au moins implicitement, toutes les autres formes d'appréhension des montagnes caucasiennes. Marina Frolova en dresse un inventaire qui n'a rien de surréaliste : récits fantaisistes et/ou fantastiques des premiers découvreurs, émerveillements très romantiques des curistes attirés par la qualité des eaux thermales, enthousiasmes vite refroidis des militaires (l'inaccessible «circassienne aux yeux noirs»), hargne tatillonne de lointains bureaucrates tsaristes puis soviétiques, vives appréhensions suivies d'amères désillusions pour les colons «forcés» confrontés à un pseudo-eldorado «méditerranéen». Avec, en fond de décor littéraire et touristique, une montagne pittoresque et sauvage, dressée comme une barrière aux confins du monde occidental «civilisé». Dans le trop profond silence des peuples et des populations autochtones exclues de leurs paysages.
La géographie russe et soviétique, sorte de bras scientifique armé d'une colonisation aussi impitoyable qu'interminable, a développé dès la fin du XVIIIe siècle, de multiples recherches sur le terrain, d'abord exploratoires et dispersées, toujours à but utilitaire (conquête militaire, cartographie, mines, thermalisme, agriculture). Elles se sont progressivement organisées autour de concepts et de modèles scientifiques sophistiqués qui ont largement contribué, dans et hors du Caucase, à l'émergence d'une étude intégrée du milieu géographique, qualifiée de «science du paysage», sans équivalent dans d'autres pays. Cette dénomination ambiguë, directement issue d'une traduction sans alternative, a toujours mal sonné aux oreilles des scientifiques européens habitués à des catégories disciplinaires plus logiques et moins globalisantes et surtout fondées sur une indépassable coupure entre le savoir scientifique et la culture. Ce n'est pas l'un des moindres efforts de Marina Frolova de présenter ici, à notre connaissance pour la première fois en France du moins, une analyse historique circonstanciée de cette «science du paysage» si mal connue et si souvent galvaudée. Marina Frolova en souligne l'extraordinaire richesse et continuité à partir d'origines aussi prestigieuses que variées : Humbold et Pallas, la Landschaftskunde, l'éco-géographie de Troll, les premières esquisses de Lomonossov, les méthodes décisives de Dokoutchaev et de Berg, jusqu'aux constructions géosystémiques de Sotchava et Gvozdetski et les toutes dernières modélisations cybernétiques de Beroutchachvili. Le tout dans la continuité d'une démarche naturaliste à vocation utilitariste mais fondée sur la théorie, la conceptualisation, la méthode. Par contre, la dimension socio-économique n'interviendra pleinement que sur le tard après de longs et filandreux débats idéologiques. En introduisant le phénomène socio-culturel de la perception et de la représentation du paysage, l'étude de Marina Frolova constitue l'ultime maillon de cette incomparable filière.
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