Auteur : Vilém Flusser
Traducteur : Claude Maillard
Date de saisie : 11/05/2006
Genre : Philosophie
Editeur : Circé, Belval, France
Prix : 20.00 € / 131.19 F
ISBN : 978-2-84242-209-7
GENCOD : 9782842422097
«Mais ce ne serait pas une bonne idée que de comprendre notre situation comme un retour à l'analphabétisme. Les images qui nous programment ne sont pas, en effet, de la même nature que celles d'avant l'imprimerie. Les programmes de télévision sont autre chose que les vitraux gothiques, et la surface des boîtes de soupe en conserve autre chose que celle d'une peinture de la Renaissance. En bref, la différence est la suivante : les images d'avant la modernité étaient des produits de l'artisanat (des «oeuvres de l'art»), celles d'après la modernité sont des produits de la technique. Derrière ces images qui nous programment on peut découvrir la présence d'une théorie scientifique, mais il n'en va pas nécessairement de même des images pré-modernes. L'homme pré-moderne vivait dans un monde d'images dont le sens était «le monde». Nous vivons, nous, dans un monde d'images qui tente d'être le signe de théories concernant le monde. C'est là une situation nouvelle, révolutionnaire...»
Vilém Flusser, né à Prague en 1920, mort en 1991, émigre en 1940 et, après un passage par Londres, s'établit à Sao Paulo. Après avoir rempli des fonctions de direction dans l'industrie, il enseigne à l'université de Sao Paulo, à partir de 1959, la philosophie des sciences, et y devient en 1963 professeur de philosophie de la communication. Il a passé la fin de sa vie à Robion, en Provence. Nous avons publié de lui : Pour une philosophie de la photographie, Petite philosophie du design, Essais sur la nature et la culture.
Le monde : un système codifié.
Si nous comparons notre situation avec celle qui durait encore avant la Deuxième Guerre mondiale, nous sommes frappés par le caractère relativement incolore de l'avant-guerre. L'architecture et les machines, les livres et les outils, les vêtements et les produits alimentaires : tout cela, par comparaison, était gris. (Au demeurant, l'une des raisons pour lesquelles le voyageur qui revient de pays socialistes a l'impression d'avoir revisité le passé, c'est que ces pays sont incolores : l'explosion des couleurs que nous avons connue ne s'y est pas produite.) Notre environnement est comblé de couleurs qui, jour et nuit, dans l'espace public et la vie privée, stridentes ou discrètes, sollicitent notre attention. Nos bas, nos pyjamas, nos conserves et nos bouteilles, les étalages, les affiches, les livres, les cartes géographiques, les boissons et les ice-creams, les films et la télévision : tout est en technicolor. II ne peut pas s'agir là, c'est évident, d'un simple phénomène esthétique, d'un nouveau «style artistique». Cette explosion de la couleur a un sens. Le feu rouge signifie «stop !», et le vert criard des petits pois signifie : «achète-moi !» Nous sommes arrosés de couleurs hautement signifiantes, programmés par les couleurs. Elles sont un aspect du monde codifié où nous devons vivre.
Les couleurs sont l'aspect sous lequel nous apparaissent les surfaces. Si donc une partie importante des messages qui nous programment se présentent aujourd'hui en couleurs, cela veut dire que les surfaces sont devenues un important vecteur de messages. Murs, abris, surfaces de papier, de plastique, d'aluminium, de verre, de textiles etc. sont devenus des «médias» qui comptent. Si l'avant-guerre était relativement gris, c'est parce que les surfaces jouaient un moindre rôle dans la communication. Ce qui prédominait alors, c'étaient les lignes : lettres et nombres alignés. La signification de tels symboles est dans une grande mesure indépendante de la couleur : un A rouge et un A noir renvoient au même son et, imprimé en jaune, le présent texte n'aurait pas un sens différent. C'est pourquoi l'explosion actuelle de la couleur dénote un accroissement de l'importance des codes bidimensionnels. Inversement : les codes unidimensionnels comme l'alphabet tendent à perdre de l'importance.
Le fait que l'humanité est programmée par des surfaces (des images) ne peut pourtant pas être considéré comme une nouveauté révolutionnaire. Au contraire, il semble s'agir du retour à une situation primitive. Avant l'invention de l'écriture, les images étaient des moyens de communication décisifs. Comme la plupart des codes sont éphémères, par exemple le langage parlé, les gestes, le chant, nous ne pouvons guère compter que sur des images pour déchiffrer le sens que les humains, depuis Lascaux jusqu'aux tablettes mésopotamiennes, attribuaient à leurs faits et gestes. Et même après l'invention de l'écriture, les codes bidimensionnels continuèrent à jouer un rôle important : fresques, mosaïques, tapisseries et vitraux. C'est seulement après l'invention de l'imprimerie que s'est tout à fait installée la prééminence de l'alphabet. C'est pourquoi le moyen âge - prolongé par la Renaissance - nous apparaît comme tellement coloré par rapport aux temps modernes. En ce sens, notre situation actuelle peut être considérée comme un retour au moyen âge, pour ainsi dire un retour avant la lettre ".
Mais ce ne serait pas une bonne idée que de comprendre notre situation comme un retour à l'analphabétisme. Les images qui nous programment ne sont pas, en effet, de la même nature que celles d'avant l'imprimerie. Les programmes de télévision sont autre chose que les vitraux gothiques, et la surface des boîtes de soupe en conserve autre chose que celle d'une peinture de la Renaissance. En bref, la différence est la suivante : les images d'avant la modernité étaient des produits de l'artisanat (des «oeuvres de l'art»), celles d'après la modernité sont des produits de la technique. Derrière ces images qui nous programment on peut découvrir la présence d'une théorie scientifique, mais il n'en va pas nécessairement de même des images pré-modernes. L'homme pré-moderne vivait dans un monde d'images dont le sens était «le monde». Nous vivons, nous, dans un monde d'images qui tente d'être le signe de théories concernant le monde. C'est là une situation nouvelle, révolutionnaire.
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