Auteur : Préface de Fabrice Hergott
Date de saisie : 09/05/2006
Genre : Art - Peinture
Editeur : Musées de Strasbourg, Strasbourg, France
Prix : 32.00 € / 209.91 F
ISBN : 978-2-35125-031-0
GENCOD : 9782351250310
«En toutes choses je veux parler en mon nom de ce que je fais et de ce que je suis, en mon nom et non sous le masque d'un nom d'emprunt. Il s'agit de ma mise à nu. Je hais la fiction, son puritanisme, cette sorte de honte.» Bernard Dufour
Extrait de la préface de Fabrice Hergott, Directeur des Musées de Strasbourg :
Il y a un an de cela, les Musées de Strasbourg avaient organisé une rétrospective Konrad Klapheck. Celui-ci était présenté comme «le chaînon manquant» de la peinture allemande, associant Surréalisme et Nouvelle objectivité et faisant le lien avec la peinture allemande des années 6o et les premières oeuvres de Richter, Lüpertz, Immendorff et d'autres.
Dans les salles qui accueillirent les «machines célibataires» de Klapheck, nous présentons aujourd'hui les tableaux de Bernard Dufour, une quarantaine d'oeuvres choisies par Emmanuel Guigon montrant un artiste dont l'importance dans l'histoire de l'art sera peut-être plus importante qu'elle ne le paraît.
Bernard Dufour est connu du public pour ses peintures présentes dans le film de Jacques Rivette, La Belle Noiseuse, où Piccoli joue le rôle du Frenhofer de Balzac, mais en fait celui de Dufour. Les amateurs d'art le connaissent à travers la revue art press qui depuis trente-cinq ans défend beaucoup son oeuvre. Dans les années quatre-vingts et quatre-vingt dix, ses tableaux ont été vus à la galerie Beaubourg et de temps à autre à la Fiac. Cependant, il a été peu montré dans les musées. La dernière exposition remonte à plus de dix ans au Musée de Rodez. C'est une absence assez curieuse, quand on sait qu'il a également été très proche de plusieurs écrivains d'avant-garde, d'Alain Robbe-Grillet à Claude Ollier, plus tard de Pierre Guyotat et de Denis Roche, et aussi de Jacques Henric et de Catherine Millet.
Cependant, aussi proche a-t-il été et reste-t-il des avant-gardes, ce qu'il peint n'a en apparence jamais passé le seuil de l'acceptation. Ce n'est pas parce que c'est de la peinture - la peinture domine sans interruption le marché de l'art - mais parce que ses tableaux mettent mal à l'aise. Ils sont jugés moins pour leur inconvenance que pour leur contenu autobiographique qui en est le vrai scandale.
La difficulté de cette reconnaissance tient de toute évidence à ses oeuvres elles-mêmes, à leur forme, à leur figuration et à leur sujet qui sont récurrents. Il se peint lui-même avec des femmes nues, montrant parfois leur sexe. Contrairement à ce que l'on peut penser, ce n'est pas tant la représentation du sexe féminin qui peut gêner (au Musée d'Orsay, L'Origine du monde de Courbet serait présenté avec plus de précautions qu'il ne l'est) que l'évidence d'une citation autobiographique. On comprend ou plus exactement, on voit bien qu'il s'agit de personnes réelles appartenant à l'entourage du peintre, et cela d'autant mieux que ce dernier se montre lui-même entouré de ses modèles dont il parvient à nous faire comprendre l'intimité qui le lie à elles.
Le peintre s'en est expliqué avec une lucidité ironique dans son livre sur les modèles et plus encore dans son essai Figures du sexe de Cro-Magnon à moi. Est-il le premier à l'avoir fait ? La représentation dans le même cadre «du sexe féminin et du visage de la femme aimée» est une donnée unique dans l'art de la peinture. Elle correspond à une véritable tentative de mise à plat des sentiments qu'il serait intéressant de mettre en rapport avec le Nouveau Roman, avec une volonté de décrire les choses sur un ton de froideur qui avant lui n'était pas artistiquement signifiant.
Il s'agit chez Dufour d'une intimité qui n'est pas celle que l'on voit chez Schiele, Klimt ou Schad où le caractère provocateur et furtif de la séance d'atelier semble l'emporter. Chez Dufour, elle est pleinement et longuement vécue par l'artiste. Cette co-existence entre le plus intense de la vie et le plus intense du travail est son matériau. Un matériau qu'il utilise froidement et qu'il emploie sur la surface de la toile, comme s'il était fait de la matière la plus précieuse. Le spectateur se trouve ainsi dans une situation non seulement de voyeur, mais de voyeur contraint d'admirer, et cette ouverture faite par chacune de ses toiles dans la chambre merveilleuse de ses amours prend trop nettement le regardeur à parti. Comme le note Benoît Decron, nous sommes ici face à l'application en peinture de l'Étant donnés de Duchamp, même si de la femme offerte de Duchamp, on ne voit pas le visage. Rien ne permet de croire que le modèle de Dufour ait d'autre lien que professionnel avec l'artiste. Alors, s'agit-il seulement d'un modèle ?
Son grand mérite est d'avoir su très tôt concentrer sa pensée, son activité de peintre, sur ce qui l'intéressait vraiment, c'est-à-dire sa vie amoureuse, dont la sienne est une formulation peinte condensée.
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