Auteur : Yves Pourcher
Date de saisie : 07/07/2006
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Ed. du Rouergue, Rodez, France
Prix : 17.00 € / 111.51 F
ISBN : 978-2-84156-758-4
GENCOD : 9782841567584
Été 1888. Reine Folcher, fille de petits commerçants, quitte Sète pour Tunis où elle est nommée dans l'administration des Postes. La belle jeune femme, qui rêvait de liberté et d'espace, découvre avec bonheur la Tunisie coloniale. Un parfum de jasmin flotte sur les maisons blanches, les souks, le palais du Bey, les cafés maures. Sur la plage de la Goulette, les soirées sont exquises. Quand la fraîcheur tombe sur les terrasses, des hommes cherchent la compagnie de Reine. Soudain, tout bascule. Elle est enceinte. Son amant, un riche notaire plus âgé qu'elle, craignant le scandale, fuit. L'enfant de cette union illégitime, Clément, est un petit garçon sensible, mais Reine reste une mère à distance, toujours à la recherche du grand amour. En août 1914, Clément a 21 ans. Portant crânement la tenue des Zouaves, la culotte bouffante et la chéchia en arrière de la tête, il part à la guerre. À l'automne, comme de nombreuses mères, Reine apprend que son fils est mort sur les bords de la Marne. Deux ans plus tard, des lettres mystérieuses et confuses arrivent à Tunis et redoublent sa douleur. Clément ne serait pas mort sur le champ de bataille. Pour lui, cela aurait été «affreux» ! Décidée à connaître la vérité, Reine renoue avec son ancien amant. Ensemble, ils se lancent dans une longue enquête, se confrontant sans cesse au silence de l'armée et à la peur des populations, tandis que la France vit depuis trois ans une guerre impitoyable.
Inspiré d'un fait divers de l'époque, Avenue de Carthage est un très beau roman d'enquête, entre champs d'orangers et glaise des tranchées.
Né en 1955 à Mende, Yves Pourcher est professeur d'ethnologie à l'université de Toulouse-Le Mirail. II a publié un premier roman en 2004 au Cherche-Midi éditeur, Le Rêveur d'étoiles. Il est aussi l'auteur de sept essais historiques et ethnologiques, dont Les jours de guerre. La vie des Français entre 1914 et 1918 (Hachette Pluriel, 1995), Pierre Laval vu par sa fille (Le Cherche-Midi éditeur, 2002) et Votez tous pour moi (Presses de Sciences Po, 2004).
Elle marche vite, s'essouffle, s'arrête, s'appuie un moment contre le mur d'une maison, puis repart. Ce soir, elle n'en peut plus. Trois nuits sans dormir, trois jours à faire semblant de travailler. Autour d'elle les autres ont senti qu'il se passait quelque chose, mais ils n'ont rien dit.
- Elle a déjà connu le pire, a tranché M. le directeur. Peut-être est-ce une crise ? Elle se calmera.
Elle enfonce ses ongles dans ses mains, elle sent son coeur battre fort, elle étouffe. Le soir, à peine l'heure de la fin de la journée est-elle passée qu'elle court dans la rue.
- Je ne l'ai jamais vue comme ça, dit M. Albert, le portier. Et je la connais bien.
Elle fend la foule, bouscule les passants.
- Oh ! elle est folle celle-là, crie un voiturier. Dites donc, la petite dame, il faut ouvrir les yeux.
Elle n'entend pas. Chez elle, les volets clos laissent passer la lumière du printemps. Alors elle ferme les yeux, elle appuie ses mains sur son visage et pleure sans pouvoir s'arrêter.
Sur la petite table de nuit qui touche son lit, il y a cette carte et ces deux lettres qui, depuis qu'elles sont arrivées, ont tout brouillé. Trente et un mois après qu'on vous a dit qu'il était mort ! Vous savez ce que c'est trente et un mois ? On a le temps de crier, d'étouffer, de revenir sur le passé et de tout regretter. Trente et un mois ! Au début, quand ça arrive, c'est comme un coup de couteau, une blessure ouverte et profonde qui vous déchire, vous lance, vous brûle. Ensuite, c'est une plaie, une mauvaise qui ne veut pas guérir. Pourtant, un jour, sans savoir pourquoi, vous vous surprenez à ne pas y penser. Vous êtes penchée sur votre ouvrage, vous regardez un petit oiseau posé sur le bord de votre fenêtre, vous écoutez un ouvrier qui chante une romance, vous sentez le soleil sur votre peau. Mais vous ne voulez pas ! Alors vous vous reprenez et vous retournez à votre peine.
Le temps passe. Il faut se lever, se laver, s'habiller, travailler, manger. Autour de vous, les gens se taisent. Ils s'écartent et vous saluent sans faire de bruit. Quelques-uns disent des mots, «courage», «souvenir», ou des petites phrases, «il faut tenir bon», «nous sommes avec vous». Ils vous touchent. Vous les remerciez d'un signe de la tête, et vous continuez. Vous faites les mêmes gestes. Vous sortez, vous rentrez.
- Celui-là, je vous le donne, dit le boulanger en vous tendant votre pain. Je n'en veux pas, de votre argent. Mangez-le bien.
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