Auteur : Bruno Chenique | Pierre Wat, Sylvie Ramond
Date de saisie : 09/05/2006
Genre : Art - Peinture
Editeur : Hazan, Paris, France
Prix : 35.00 € / 229.58 F
ISBN : 978-2-7541-0098-4
GENCOD : 9782754100984
«Le musée des Beaux-Arts de Lyon consacre une nouvelle exposition à l'un des artistes majeurs du romantisme français, Théodore Géricault (1791-1824), quinze ans après l'importante rétrospective présentée à Paris, aux Galeries nationales du Grand Palais, en 1991. Elle réunit plus de 140 oeuvres provenant de collections publiques et privées européennes et américaines».
Avec Le Radeau de la Méduse, les oeuvres les plus frappantes et les plus célèbres de Théodore Géricault sont sans contexte les cinq portraits de monomanes, ces physionomies de fous peintes par l'artiste durant sa brève vie. Contrairement à l'historiographie qui fait de ces cinq portraits une exception quasi incompréhensible dans l'art de Géricault, les auteurs montrent qu'il existe chez ce dernier, dès son premier envoi au salon de 1812, un regard critique sur la société française qui peut-être mis sous le sceau de la folie, du peuple souffrant et héroïque. Les cinq portraits de monomanes ne seraient donc pas seulement les témoins de la naissance de la psychiatrie moderne et des tentatives taxinomiques de Pinel, Esquirol et Georget, mais l'aboutissement logique de toute une réflexion esthétique et politique portant sur la marginalité, l'exclusion, la pauvreté, la violence de la nature et de la société, la folie des guerres civiles et militaires. Chez Géricault, si le peuple est martyrisé, sacrifié, humble et humilié, il est également grandiose, vivant, plein d'énergie et fier. Il incarne le symbole de l'avenir car il est aussi l'héritier direct des idéaux de la Révolution française. C'est ce que démontre entre autres l'ouvrage et l'exposition articulés autour de quatorze séquences.
Détail des quatorze séquences : L'épopée napoléonienne : le peuple militaire - La fin de l'ogre corse, le retour des Bourbons - Rome Carnaval et peuple libre - Un peuple de brigands - Sacrifices et mises à mort - Enfance rebelle - Meurtres politiques, faits divers et guerre civile - Désirs - Naufrage et régénération de la Nation - Soleil noir - Portraits du peuple - Souveraineté des peuples - Peuple fou - Londres et Paris : Naissance d'un nouvel ordre économique.
Les auteurs :
Bruno Chenique, docteur en histoire de l'art, spécialiste de Géricault,
Pierre Wat, professeur d'histoire de l'art à université d'Aix-Marseille, spécialiste du romantisme, a publié une monographie sur Constable chez Hazan,
Sylvie Ramond, directeur du musée des Beaux-Arts de Lyon.
Présentation de Bruno Chenique :
Géricault : peintre du politique.
En 1832, dans plusieurs articles publiés par un journal d'essence républicaine dont le titre vaut manifeste, La Liberté, journal des arts, Decamps, leanron et Borel attaquèrent l'enseignement artistique de leur époque. Leur mot d'ordre était alors «anarchie et destruction». Leur bête noire était l'Académie des beaux-arts et les davidiens. Pour Jeanron, les élèves de David n'étaient que de serviles tâcherons qui, après avoir célébré l'Empereur, s'étaient mis au service des Bourbons. Ces davidiens-là avaient osé fermer «la galerie contemporaine à Géricault qui pleurait les défaites héroïques de Moscou et de Waterloo, qui nous faisait voir nos vétérans insultés par la consigne des Suisses, qui mettait sur ses toiles les cuirassiers et les polytechniciens mourants à Saint-Chaumont, qui poursuivait l'émigration dans sa Méduse, et qui préparait à sa dernière heure sa grande épopée du marché des esclaves». Cette énumération groupée des tableaux politiques de Géricault est rarissime. Très vite viendra, foudroyant, le mythe de l'artiste maudit, que préparait déjà à sa manière leanron : «Sans sa haute fortune, sans l'indépendance et les ressources qu'elle lui garantissait, ce grand homme eût été comprimé comme l'ont été ceux qui entraient en même temps que lui dans la voie». Et de conclure : «Cet homme fort nous manque, il nous aurait été en aide, lui qui préparait la guerre que nous avons engagée».
Au fil du temps, la problématique de l'indépendance financière de Géricault devint un enjeu des plus sordides. Elle devait devenir une preuve supplémentaire de son manque de mérite. Si Gautier, en 1833, pouvait affirmer que «Géricault serait mort de misères, si, par hasard, il n'avait pas eu trente mille livres de rente», le hasard, quarante ans plus tard, devint sous la plume de Houssaye une faute lourde : «Si Géricault avait dû, comme Ingres, dessiner des portraits à la mine de plomb à un louis la pièce, il eût eu moins le temps de songer à ses douleurs d'amant et à ses découragements d'artiste». Dans cette même veine, Thiébault Sisson, en 1938, laissait libre cours à sa haine : «Il agira en enfant gâté toute sa vie, par foucades, et ses élans d'enthousiasme seront suivis de périodes de dépression qui le rendront incapable, pour un temps, de tout effort vraiment productif».
«Géricault: fin du mythe ?», pouvait écrire Régis Michel dans le catalogue de la grande rétrospective du Grand Palais, en 19916. La réponse fut cinglante. Quelques auteurs s'emparèrent de ce mythe pour réaffirmer que Géricault n'était et ne devait être qu'un peintre du cheval, un artiste maudit, qui plus est, fou à lier.
«J'entends quelquefois dire autour de moi», écrivit Montfort, l'un des rapins du peintre, «ce fou de Géricault fait ceci ou dit cela, et je m'en étonne car tout ce qu'il nous dit est plein de sagesse soit dans ses conseils, son avis qu'il donne, à chacun de nous soit dans son enthousiasme pour les belles choses lorsqu'il parle peinture sa bienveillance, sa compréhension envers tous, envers les artistes ses contemporains, son extrême admiration pour M. Gros».
On l'aura remarqué, cette folie, sous la plume de Montfort, n'est pas cérébrale mais purement esthétique. Mais le mal était fait et une histoire de l'art quelque peu conservatrice s'évertua à nous faire croire que Géricault n'avait jamais été un peintre romantique. Quant à sa pensée politique, elle serait nulle sinon indéchiffrable car les peintres maudits n'ont guère vocation à participer à la vie de la cité et de la nation ou à émettre la moindre opinion à son sujet.
La preuve, Géricault tenta le concours du Prix de Rome. La preuve, il décida d'aller parfaire son éducation classique en Italie. La preuve, la composition de son Radeau de la Méduse est académique. La preuve, il ira s'incliner devant David alors en exil à Bruxelles. Peintre du peuple, de la dignité des humbles ? Impossible, c'était un fils de bourgeois. Un révolté, peut-être ? Non ! Et ses amis ? Ah oui, Vernet et Charlet. Oui, de sacrés coquins de bonapartistes, ceux-là, mais bon, ils n'eurent aucune influence sur Géricault et encore moins sur ses productions artistiques puisqu'il était royaliste. La preuve ? Il s'engagea dans les Mousquetaires du roi en 1814. Les cercles politiques de Géricault ? Mais il vécut presque seul. Tel un peintre maudit. Dans ces conditions, on mesure la difficulté qu'il y a à proposer une nouvelle vision de la vie et de l'oeuvre politique de ce peintre.
S'il est vrai que Théodore Géricault demeure inconnaissable sous bien des aspects de sa vie privée, ses nombreuses peintures et la multitude de ses dessins permettent, tout au contraire, de le lire à livre ouvert. Encore faut-il s'en donner la peine. Le débat est donc bien celui de la prise en compte du contexte historique et social, mais encore celui du nécessaire renoncement à la «vérité» positiviste, car l'homme Géricault narré par les Batissier, Michelet, Blanc, Thoré, Planche, Chesneau, Clément, Rosenthal, Régamey, Oprescu, Berger, Gaudibert, Buisson père et fils, Aimé-Azam, Aragon, Eitner, Rosen et Zerner, Thuillier, Grunchec, Bergot, Athanassoglou-Kallmyer, Seils, Boime, Sagne, Michel, Fehlmann, Crow, Whitney, De Paz, Barbe, Alhadeff, Grimaldo-Grigsby est contradictoire, multiple, déroutant. De cette diversité interprétative doivent naître de nouvelles approches qui aideront les générations présentes et futures à reconstruire l'image d'un artiste génial dont le regard d'une extraordinaire acuité ne cesse d'interroger notre modernité triomphante et pitoyable.
C'est dire si le Géricault que l'on propose au musée des Beaux-Arts de Lyon devrait susciter quelques remous, tant il est vrai que la seule chose qu'une exposition devrait nous apporter est de l'ordre de l'étonnement, car exposer des oeuvres c'est affirmer un point de vue, une thèse, une perception du monde. Étonner le monde, qui s'en étonnerait, fut l'un des mots d'ordre de Théodore Géricault.
Copyright : Studio 108 2004-2008 - Informations légales - Vous êtes éditeur ?
Programmation : Olf Software - Infographie, XHTML/CSS : Gravelet Multimédia - Graphisme : Richard Paoli