Auteur : Alban Bensa
Date de saisie : 09/05/2006
Genre : Anthropologie
Editeur : Anacharsis, Toulouse, France
Collection : Essais
Prix : 21.00 € / 137.75 F
ISBN : 978-2-914777-24-7
GENCOD : 9782914777247
Les essais rassemblés dans cet ouvrage balisent et condensent une vingtaine d'années d'enquêtes ethnologiques, de réflexions et de lectures au cours desquelles Alban Bensa, spécialiste du monde kanak, a élargi progressivement son champ d'investigation pour interroger les fondements et les pratiques de l'anthropologie. Fort d'une expérience à la fois scientifique et politique très singulière, il a élaboré une pensée théorique originale, dont on pourra désormais, pour la première fois, apprécier la portée dans ce recueil de textes remodelés, mis à jour, et enrichis d'essais inédits.
L'anthropologie traditionnelle postule l'existence de communautés radicalement différentes (autrefois «primitives», jadis «sauvages», et aujourd'hui «premières») et subjuguées par une structure préexistante (voire immémoriale), un postulat qui rendrait à soi seul l'enquête ethnologique et la réflexion anthropologique possibles. Alban Bensa teste la pertinence de cet axiome en interrogeant tour à tour les grandes thématiques du discours anthropologique autour de quelques notions essentielles. Adoptant une position critique, sinon parfois provocante, il s'interroge sur le contexte de la construction de l'objet anthropologique, aussi bien que sur ce que rend possible une interprétation circonstanciée, et non plus a priori, des mythes et des récits, «matière première», s'il en est, du travail ethnologique. De même, les usages du temps sont explorés non seulement par la mise en question de l'idée préconçue du «temps des autres», mais aussi par une réflexion approffondie sur les pratiques et principes de la muséographie contemporaine - réflexion encore d'actualité si l'on songe au débat autour de l'ouverture prochaine du Musée des Arts Premiers. Il en va de même dans ses interrogations sur la question de l'individu et de sa place en société, de ses sentiments, goûts et envies, que l'on réduit trop souvent encore à une nécessité «traditionnelle» qui commanderait souverainement aux modalités de son existence. Ces mises en perspectives sont menées jusqu'à leur terme dans une série d'essais sur les pratiques, changeantes et diverses, de l'ethnologie, dont Alban Bensa a pu expérimenter les implications, depuis sa participation, avec l'architecte Renzo Piano, à la conception du Centre Jean-Marie Tjibaou à Nouméa, jusqu'à ses prises de positions résolues pour l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie aux côté des Kanaks. En accusant ainsi le trait, au cours de son parcours de recherche, de la question de la contextualisation, de l'énociation, du devenir et du singulier dans l'anthropologie, Alban Bensa propose un décalement de la notion d'altérité, une approche novatrice de la différence qui le conduit à concevoir véritablement, loin de la fossilisation des cultures, la fin de l'exotisme d'antan.
Alban Bensa est anthropologue, directeur d'étude à L'E.HE.S.S. du laboratoire Genèse et Transformation des Mondes Sociaux (GTMS). Il a déjà publié Chroniques kanaks, Ethnies, 1995, a coordonné l'ouvrage rassemblant les textes de Jean-Marie Tjibaou chez Odile Jacob, La présence kanak, 1996, et il est l'auteur de Nouvelle-Calédonie, vers l'émancipation, chez Gallimard, collection «Découverte». Aux éditions Anacharsis, il a préfacé et présenté le livre de Michel Millet, 1878, Carnets de campagne en Nouvelle-Calédonie (2004).
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Extrait de l'avant-propos :
Ce livre jette un regard critique sur les usages anthropologiques de la notion de culture et invite à penser les rapports sociaux comme des actes historiques singuliers. A considérer, en effet, les sociétés comme des totalités culturelles dotées d'une spécificité irréductible, à soutenir que chacune d'elles entretient avec le temps des relations spéciales et à maintenir l'idée d'un acteur prédéterminé par un ordre fonctionnel ou structural, n'est-on pas condamné à des analyses qui frappent le monde social d'irréalité ? A l'inverse, traiter les faits sociaux comme des actions permet d'affirmer leur historicité et de ramener l'anthropologie dans le giron des sciences historiques.
L'anthropologie a acquis ses lettres de noblesse en produisant des travaux qui ont privilégié l'idée d'une ressemblance des comportements individuels et d'une stabilité des attitudes collectives au sein d'un même ensemble prédéfini, ethnique, régional ou national. Ces régularités ont été pensées comme des systèmes obéissant eux-mêmes à des lois générales. Selon le credo fonctionnaliste, celui de l'anthropologie culturelle américaine, britannique ou française, les comportements, appréhendés synchroniquement, sont subordonnés à la nécessité de «renforcer la cohésion sociale», et la rédaction de monographies constitue l'un des meilleurs moyens de démontrer leur homogénéité.
Pour sa part, le credo structuraliste, celui des analyses structurales, plutôt françaises et inspirées par l'oeuvre de Claude Lévi-Strauss, suggère que ces mêmes comportements entretiennent entre eux des relations logiques formant des systèmes symboliques dotés d'une efficacité propre. Chacun d'eux pourra alors être étudié comme une langue singulière dont la grammaire révélera les structures sous-jacentes aux apparences. Il serait injuste de nier l'importance de ces recherches pour l'histoire de la discipline et pour la grande quantité de matériaux qu'elles ordonnent. Il reste toutefois à se demander si ces mises en ordre ne viennent pas confirmer l'idée d'une réalité sociale fondamentalement statique et si leur portée n'est pas considérablement limitée dès lors qu'on adopte une conception plus historique des faits. Ce livre aborde ainsi les problèmes posés par une redéfinition de la réalité sociale en termes de processus. Simultanément, il critique les procédures le plus souvent implicites auxquelles il est fait appel pour livrer des énoncés généraux qui englobent d'un coup une société, une aire culturelle ou une civilisation.
La diversité des travaux anthropologiques et sociologiques interdit bien sûr de les ramener à un seul type de description et d'analyse. Ceux qui adoptent une perspective historique (plus souvent globale que microsociale) font apparaître a contrario les caractéristiques propres aux études qui contournent l'histoire. Logique fonctionnelle et logique structurale, en effet, malgré leurs différences, s'accordent pour se démarquer de tout point de vue historique. C'est à ce titre que cet ouvrage les critique en les désignant par commodité sous le terme générique d'anthropologie (ou d'anthropologique) pour lui opposer le projet d'une anthropologie critique et historique.
Avec la psychologie, l'anthropologie est la science sociale la plus encline à tenir des propos généraux et totalisants qui auraient valeur de lois, soit à propos de larges ensembles (tel peuple, telle culture, etc.), soit à propos de la société, voire de l'Humanité. Qu'il s'agisse, par exemple, de la nature supposée analogique de la pensée chinoise, de l'opposition entre le sacré et le profane, des logiques classificatoires de toute pensée, etc., cette propension à monter vite et fort en généralité à partir d'observations in situ et de comparaisons tous azimuts vient concurrencer aussi la philosophie dans ses aspects les moins techniques, voire la religion. La validité scientifique de ces grands schémas est contestable.
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