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Les hommes à terre

Couverture du livre Les hommes à terre

Auteur : Bernard Giraudeau

Date de saisie : 25/04/2006

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : Métailié, Paris, France

Collection : Suites, n° 123

Prix : 8.00 € / 52.48 F

ISBN : 978-2-86424-582-7

GENCOD : 9782864245827


  • La présentation de l'éditeur

Les hommes à terre sont tous un peu des marins perdus, immobiles ils voyagent vers d'indicibles aventures.

A Hô Chi Minh-Ville, Jean-Paul accompagne son père et découvre un inconnu qui n'a pas oublié sa guerre à Saigon. A Brest, un marin raconte ses voyages à une toute jeune fille mais c'est elle qui partira. Billy, lui, n'est pas un marin comme les autres, la dame de L'Iguaçu le sait. A Lisbonne, Diego l'Angolais, le naufragé, pêche en attendant de reprendre la mer pour rêver ses amours dans la salle des machines. A La Rochelle, Pierre enterre Jeanne, une femme tendre qui connaissait la mélancolie des voyages, les bonheurs des retours et l'éternité de l'amour.

Une prose précise, drue, crue et poétique, des personnages qui naissent de l'aventure, l'ailleurs et l'éternité éphémère que seule fait naître la mer.

«II vous embarque, Bernard Giraudeau, vous tire vers le large, vous serre dans ses filets. Avec un don irrésistible pour dire le clair-obscur de la vie et capter l'éternité des émotions.»

Michel Abescat, Télérama.

«Bernard Giraudeau raconte de manière bouleversante ces vies fantasmées, ces hommes que la réalité brise, ces femmes sublimes, adorées, adorantes, qui "se tiennent"jusqu'au bout Le miracle, c'est qu'il évite la nostalgie de mauvais aloi et surtout la fausse poésie que peut engendrer un tel thème. (...) Les Hommes à terre est, aussi, un livre sur la mort Beau à pleurer.»

Marie-Françoise Leclère, Le Point.



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  • Les premières lignes

Silence. II réfléchit. Il se lève. Il ouvre un tiroir. Il prend quelques photos et les met dans sa poche. Il regarde si on ne l'épie pas. Qui donc l'épierait ? Il sourit. Il est fatigué, malade. Il a un cancer du poumon. La bronchite chronique le fait tousser. Il part en voyage avec son fils. Il y a si longtemps. Il est heureux. Tous les deux en complices, comme pour une fugue. Le père et l'enfant. L'enfant a quarante ans. Il doit faire un film en Indochine, c'est le Viêtnam maintenant. Oui, il sait ! C'est un film sur Saïgon aujourd'hui. Il sourit. Ça va faire drôle de revoir cette ville. Il a une bouffée, un sanglot étouffé. Son fils lui a dit : je t'emmène si tu veux ! Il a ri. J'aimerais bien. Il s'arrête. Silence. Non, elle ragasse à l'étage. Elle passe la serpillière, ici on since, dit-elle, c'est comme ça ; après ce sera le repassage, le marché, les carreaux, les draps à plier. Elle s'enivre d'activité. Une énergie déconcertante. Quand le corps bouge, l'esprit se repose. Elle ne veut pas réfléchir sur sa vie. Elle ne sait pas, ne peut pas. Une enfance partagée entre la grand-mère et l'absence des parents. Une tendresse de vieux pour une enfance solitaire. C'était bien quand même. Et puis la guerre, la rencontre, le mariage sans savoir que la vie s'apprend un peu avant. Il faudrait le temps de déchiffrer l'autre, l'homme. Il faudrait de l'expérience pour apprivoiser les différences et se reconnaître enfin. Il faudrait. Maintenant, c'est trop tard. Alors elle ragasse, la vaisselle qu'on change de place, les casseroles qu'on bouscule. L'éponge est véloce, elle ne laisse aucune chance aux taches. Il grimace un sourire. Il a arrêté la chimio. Il n'a pas mal. Il est seulement fatigué, sans forces, sans désir. Alors, prolonger quoi ? Une absence de vie ? Seulement, depuis quelques jours, au fond du coeur ou du ventre, dans son dos parfois, revient quelque chose d'oublié, qu'il croyait à jamais éteint. Une petite décharge électrique, une délicieuse peur qui l'oblige à se plier un peu. C'est une douleur sublime, une excitation ressurgie de la jeunesse, un affolement du sang. Il regarde la petite valise sur le canapé cassé du garage. La voiture reste dehors. C'est elle qui conduit. Elle n'y croit pas, à ce voyage. Elle a peur qu'il meure là-bas. C'est de la solitude dont elle ne veut pas. Il est trop fatigué pour ce voyage, ça va le tuer. Il a failli s'étouffer en entendant ça. C'est pas le voyage qui tue, c'est l'attente. Elle l'avait regardé sans trop comprendre. Le fils avait promis que tout irait bien. La petite valise est ouverte. Il y a déjà quelques chemises, un pantalon léger, des chaussettes, ses savates, deux ou trois caleçons donnés sans conviction. Elle n'y croit pas, elle le répète sans cesse. Elle fait et dit tout sans cesse d'ailleurs. C'est ça qui fatigue à la longue.

Elle s'envole parfois, elle oublie. Elle vit à côté depuis longtemps. Elle a tout de même à coeur de servir. C'est son rôle de femme. Il ne lui viendrait pas à l'idée de contester cette tâche. Cet homme fut son mari. Elle parle souvent au passé. Est-ce qu'on se connaît trop ? Non, jamais. On tente de se reconnaître et on finit avec un inconnu. La petite valise est neuve avec des roulettes. C'est Jean-Paul qui l'a achetée. Elle est légère, suffisante pour quelques jours. Lui portera le reste si nécessaire. II n'y a rien de vraiment nécessaire. Elle avait hoché la tête. Il faut ce qu'il faut. II faut quoi ? Ben ce qu'il faut !


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