Passion du livre - tout sur le livre : Passé parfait

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Passé parfait

Couverture du livre Passé parfait

Auteur : Leonardo Padura Fuentes

Traducteur : Caroline Lepage

Date de saisie : 24/04/2006

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Métailié, Paris, France

Collection : Suites, n° 121

Prix : 9.00 € / 59.04 F

ISBN : 978-2-86424-580-3

GENCOD : 9782864245803


  • La présentation de l'éditeur

La Havane. Hiver 1989. Le lieutenant Mario Conde est chargé d'enquêter sur la disparition mystérieuse du directeur d'une grande entreprise. Rafael Morin était étudiant avec lui, il était beau, brillant, et il avait épousé Tamara, le grand amour de Mario. Le flic amateur de rhum et de littérature, le représentant de la génération "cachée", celle dont la lucidité mesure cruellement les échecs des utopies, va mener une double recherche sur son passé et sur le disparu.

"Loin des clichés touristiques, Leonardo Padura nous livre un portrait désenchanté et subtil de Cuba."

Christine Gomariz, Paris Match.

"On quitte ses romans avec nostalgie, avec une tendresse pour les héros ordinaires et une envie intense d'aller voir le Cuba dont il parle et qui n'a pas grand-chose à voir avec les photos trop brillantes des agences de voyages."

Dinah Brand, Lire.

"Un roman à l'atmosphère paresseuse et languissante qui respire la moiteur et l'échec de quelques utopies. Une réussite."

Myriam Perfetti, Marianne.

"L'humour désabusé du tendre flic solitaire fait mouche, une fois de plus."

Pascale Haubruge, Le Soir.





  • Les premières lignes

Hiver 1989.

Il n'eut pas besoin de réfléchir pour comprendre que le plus difficile serait d'ouvrir les yeux. D'accepter sur ses pupilles la clarté du matin qui resplendissait sur les carreaux des fenêtres et peignait toute la pièce de sa glorieuse luminosité. Et de savoir alors que l'acte essentiel de soulever ses paupières revient à admettre qu'à l'intérieur de son crâne s'installe une masse glissante, toute prête à entamer une danse douloureuse au moindre mouvement de son corps. Dormir, peut-être rêver, se dit-il, répétant la phrase obsédante qui, cinq heures auparavant, l'avait accompagné au moment où, tombant sur son lit, il respirait le parfum profond et obscur de sa solitude. Dans une pénombre épaisse, il vit son image de pénitent coupable, agenouillé devant la cuvette des toilettes, déchargeant des cascades d'un vomi ambré et amer qui semblait ne jamais devoir s'arrêter. Mais la sonnerie du téléphone continuait à résonner, comme des rafales de mitraillette qui perforaient ses oreilles et trituraient son cerveau lacéré en une torture parfaite, cyclique, tout simplement brutale. II s'y risqua. À peine remua-t-il les paupières qu'il dut les refermer: la douleur entra par ses pupilles, et il eut l'intime conviction qu'il voulait mourir en même temps que la terrible certitude que son désir ne serait pas exaucé. Il se sentit très faible, sans force pour lever les bras, pour presser son front entre ses mains et conjurer l'explosion que chaque sonnerie diabolique rendait imminente. Mais il décida de faire face à la douleur. Il leva un bras, ouvrit la main, parvint à la refermer sur le combiné du téléphone pour le reposer sur son socle et retrouver l'état de grâce du silence.

Il eut envie de rire de sa victoire, mais ne le put pas non plus. Il voulut se convaincre qu'il était réveillé, sans pouvoir en jurer. Son bras pendait d'un côté du lit, comme une branche cassée. Il savait que la dynamite logée dans sa tête lançait des bulles effervescentes et menaçait d'exploser à tout instant. Il avait peur, une peur trop bien connue et toujours oubliée. Il voulut également gémir mais sa langue avait fondu dans sa bouche. C'est alors que se produisit la deuxième offensive du téléphone. Non, non, putain, non, pourquoi ? Ça va, ça va, se lamenta-t-il en tendant la main vers l'écouteur. Avec des mouvements de grue rouillée, il le porta à son oreille puis le lâcha.

D'abord, ce fut le silence: le silence est une bénédiction. Puis il y eut la voix, une voix épaisse et sonore, qu'il trouva redoutable.

- Eh, eh, tu m'entends ? semblait-elle dire, Mario, allô Mario, tu m'entends ? Il n'eut pas le courage de dire que non, non, il n'entendait pas et ne voulait pas entendre, ou tout simplement que c'était une erreur.

- Oui, chef, parvint-il finalement à murmurer. Mais auparavant, il eut besoin d'inspirer jusqu'à ce que ses poumons se remplissent d'air, il dut obliger ses bras à travailler pour parvenir à la hauteur de sa tête, et faire en sorte que ses mains écartées pressent ses tempes pour soulager le vertige du manège qui s'était emballé dans sa tête.

- Eh ! Qu'est-ce que tu as ? Qu'est-ce qui t'arrive ? C'était plus un rugissement impie qu'une voix.

Il respira à nouveau profondément et eut envie de cracher. Il avait l'impression que sa langue avait grossi, ou peut-être que ce n'était pas la sienne.

- Rien, chef, j'ai la migraine. Ou un peu de tension, je sais pas...

- Écoute, Mario, ça va pas recommencer. Ici, l'hypertendu c'est moi, et arrête de m'appeler chef. Qu'est-ce que tu as ? - Ben ça, chef, mal à la tête.

- Aujourd'hui tu as décidé de faire chier, c'est ça ? Très bien... Alors écoute : les vacances sont finies !

Sans prendre le risque d'y réfléchir, il ouvrit les yeux. Comme il l'avait imaginé, la lumière du soleil traversait les larges fenêtres, autour de lui tout était brillant et chaud. Dehors, peut-être le froid avait-il cédé, et il se pouvait même que ce soit une belle matinée. Mais il eut envie de pleurer ou quelque chose qui y ressemblait assez.

- Non, Vieux, je t'en supplie, me fais pas ça. C'est mon week-end. Tu l'as dit toi-même. Tu t'en souviens pas ?


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