Auteur : Janet Frame
Postface : Nadine Ribault
Traducteur : Jean Anderson | Nadine Ribault
Date de saisie : 21/04/2006
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Des femmes-Antoinette Fouque, Paris, France
Prix : 14.00 € / 91.83 F
ISBN : 978-2-7210-0527-4
GENCOD : 9782721005274
«À marée basse l'eau est aspirée à l'intérieur du port et il n'y a pas de lagon, seulement une étendue de sable gris sale criblée de mares sombres d'eau de mer où l'on peut trouver une petite pieuvre si on a de la chance, ou bien la vieille maison d'un crabe mouchetée d'orangé ou bien l'épave engloutie d'un bateau d'enfant. Il y a un pont qui traverse le lagon d'où l'on peut observer les petites mares et voir sa propre image mêlée d'eau de mer et de joncs et de bouts de nuage. Et la nuit parfois il y a une lune sous l'eau, trouble et secrète.» J. F.
En 1951, la parution du recueil The Lagoon a été un événement important pour la littérature néo-zélandaise. La parole de son auteure y a été immédiatement perçue comme authentique, juste et personnelle et ces nouvelles ont annoncé l'entrée en scène d'une voix singulière : celle d'une jeune femme née en 1924 qui, diagnostiquée schizophrène par les médecins de Dunedin, avait fait, durant huit années consécutives, de réguliers, longs et douloureux séjours en hôpital psychiatrique où les séances répétées d'électrochocs avaient eu raison de sa mémoire, avouait-elle. L'écho favorable qu'a reçu ce recueil, notamment le prix qui lui a été attribué, a poussé les médecins à retarder la lobotomie qu'ils avaient programmée.» Jean Anderson et Nadine Ribault
Elle a été révélée au grand public en 1990, quand sa compatriote néo-zélandaise Jane Campion a adapté au cinéma son autobiographie sous le titre Un ange à ma table, et pourtant Janet Frame (1924-2004) n'a rien de ces écrivains dont les livres semblent fabriqués pour devenir des films. Son talent est moins dans les anecdotes, les péripéties, que dans un style poétique, à la ponctuation et au rythme particuliers, dans une attention aux détails, aux atmosphères, dans l'observation minutieuse, frémissante, d'un univers où la folie menace.
La folie, c'est ce qui a failli engloutir Janet Frame, la priver de son destin d'écrivain. Déclarée schizophrène, elle est allée d'hôpital en hôpital pendant huit ans et l'excès d'électrochocs lui faisait perdre la mémoire. Un médecin avait même programmé une lobotomie. C'est la parution, en 1951, du recueil de nouvelles traduit seulement aujourd'hui en français, Le Lagon, qui l'a sauvée.
Ces textes brefs, où l'expérience de l'asile est présente, mais jamais sous forme de confession, ont été remarqués et ont reçu un prix littéraire. Les traitements ont été interrompus. Grâce à sa rencontre avec l'écrivain Frank Sargeson, Janet Frame a pu continuer à écrire, obtenir des bourses et voyager. A Londres elle a consulté un psychiatre qui lui a donné un seul traitement : ne pas cesser d'écrire...
Dans Le Lagon sont déjà présents les thèmes - la pauvreté, les tragédies familiales, la maladie mentale - dont Janet Frame fera son matériau singulier, souvent terrifiant, en écrivain visionnaire, perpétuellement au bord du gouffre.
À marée basse l'eau est aspirée à l'intérieur du port et il n'y a pas de lagon, seulement une étendue de sable gris sale criblée de mares sombres d'eau de mer où l'on peut trouver une petite pieuvre si on a de la chance, ou bien la vieille maison d'un crabe mouchetée d'orangé ou bien l'épave engloutie d'un bateau d'enfant. Il y a un pont qui traverse le lagon d'où l'on peut observer les petites mares et voir sa propre image mêlée d'eau de mer et de joncs et de bouts de nuage. Et la nuit parfois il y a une lune sous l'eau, trouble et secrète.
Tout ça c'est ma grand-mère qui me l'a raconté, ma grand-mère de Picton qui savait couper des lianes et trouver des petites fougères en forme de haricots et tracer un sentier dans la partie la plus dense du bush. Quand ma grand-mère est morte tous les habitants du village maori sont venus à son enterrement, parce qu'elle était une amie des Maoris, et sa mère avait été une princesse maorie, très belle disait-on, avec des manières intenses d'aimer et de haïr.
Regarde le lagon, disait ma grand-mère. Le lagon sale, plein de bois flottés et d'algues et de pinces de crabes. C'est sale et sablonneux et ça sent mauvais l'été. Je me souviens qu'on faisait ricocher des pierres blanches et rondes sur l'eau, et qu'on attrapait des poissons microscopiques dans le petit ruisseau voisin et qu'on y construisait des châteaux de sable, on disait, ça c'est mon château, tu s'ras le père je s'rai la mère et on vivra ici et on attrapera des crabes et des poissons microscopiques pour toujours.
J'aimais bien quand ma grand-mère parlait du lagon. Et quand j'allais en vacances à Picton où grand-mère habitait je disais grand-mère raconte-moi une histoire. Sur le village maori. Sur le vieil homme qui vivait dans les Fiords et avait une chèvre et une vache pour amies. Sur le lagon. Et ma grand-mère me racontait les Fiords et le village et elle quand elle était jeune. Jeune fille sortant pour aller travailler dans les maisons des gens riches. Mais le lagon n'a jamais eu de vraie histoire, ou s'il en avait une ma grand-mère ne me l'a jamais racontée.
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