Auteur : Gilles Heuré
Date de saisie : 21/04/2006
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : V. Hamy, Paris, France
Prix : 20.00 € / 131.19 F
ISBN : 978-2-87858-219-2
GENCOD : 9782878582192
«Ses pages sur la Première Guerre, dans Clavel soldat et Clavel chez les Majors en 1919, sont parmi les plus lucides sur la peur et l'ennui, le dégoût du 'bourrage de crâne'' et des foules qui s'y plient. Dans les années suivantes, Werth sera confronté à la politique, aux tourmentes idéologiques et aux controverses intellectuelles. L'antimilitarisme soldat sera aussi anticolonialiste, notamment dans son livre Cochinchine, pourfendant l'arrogance et la cruauté des sociétés civilisées à l'égard de celles qu'elles pillent et maintiennent sous le joug des armées et des colons. Il écrira contre le nazisme et le stalinisme dans les journaux, alertera sur l'inexorable descente collective vers les abîmes et, pendant quatre ans, entre 1940 et 1944, tiendra un journal qui deviendra Déposition, un des plus grands livres sur les années de l'Occupation, celles qui virent tant de renoncements, d'ignominies et de courage.
A regarder tous les tableaux des peintres qu'il a connus et sur lesquels il a écrit, à sillonner les campagnes à bicyclette, bref, à lire tous ses livres et articles, on se dit que l'homme reste singulièrement notre contemporain [...], qui se refuse à accepter la modernité à tout prix, fût-elle parée des plus beaux atours culturels.»
Gilles Heuré
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Les vieux bahuts de province sont d'inépuisables fabriques de libertaires. Celui de Lyon, en 1893, a des murs chocolat jusqu'à mi-hauteur, oeuf pourri au-dessus, des fenêtres closes sur l'odeur de craie et de gaz carbonique. Il y a là un garçon qui s'applique à se rendre invisible - ainsi se soustrait-on aux interrogatoires -, n'aspire qu'à l'air pur et au grand large. Lorsqu'il décide, un beau matin, de sécher les tristes cours pour une baignade dans le Rhône, il décoche au pleutre qui refuse de l'accompagner dans l'échappée belle l'injure suprême : «bourgeois» ! Le mot du potache Léon Werth va beaucoup lui servir dans sa carrière d'indigné chronique... Ce qui émeut le faux dur ? Une femme de chambre qui a volé des bas aux Galeries Lafayette, un cheval martyr boitant sur la triste avenue du Maine, une précoce petite vieille de 14 ans, un gamin qui traîne ses pieds nus dans des godasses trop grandes. Ce qui plaide encore pour son humanité, qu'a saluée Louis Guilloux, c'est, autour de lui, une ronde fraternelle : Valery Larbaud, Charles Louis-Philippe, Marguerite Audoux, Francis Jourdain. Mieux que des amis. Des copains, avec qui partager le vélo, les hasards de la route, le saucisson du troquet, la franc-maçonnerie des blagues.
Léon Werth a eu deux bêtes noires, les mêmes, exactement, que Stendhal : le vague, l'hypocrisie. Ce qui a décidé de ses choix politiques n'a jamais tenu dans les théories - il haïssait ceux qui vivent dans la poussière des commentaires savants... Gilles Heuré fait très bien comprendre que ce qui a protégé Werth de la fable, c'est ce qu'il y avait de plus profond en lui, la haine des abstractions...
Chroniqueur et témoin capital de la France de la première moitié du XXe siècle, Léon Werth n'a rien dit de l'affaire Dreyfus. A suivre cependant les engagements aussi courageux que périlleux qu'il prit jusqu'à la fin de sa vie, il est frère de ces premiers champions qui exigèrent la vérité contre le mensonge d'Etat - aussi s'indigne-t-il de l'imposture des Lettres françaises qui couvrent les crimes staliniens lors de l'affaire Kravchenko (1949) et ne peut pas ne pas songer au capitaine sacrifié lorsqu'il stigmatise la trahison intellectuelle de Claude Morgan et Pierre Daix : "Cette sorte de mensonge a - si l'on peut dire - ses lettres de noblesse." A plus de 70 ans, l'homme ne désarme pas. Irréductiblement libre...
L'Insoumis est moins une biographie qu'une lecture de l'oeuvre d'un témoin d'exception, dont l'historien journaliste donne à comprendre la vraie force, cette probité morale absolue qui en fait un contemporain si dérangeant encore. Le fils d'un commerçant en drap de Remiremont - Werth est né dans le bourg vosgien en 1878 - devenu le secrétaire d'Octave Mirbeau, autre grand "irrégulier des lettres", qui le tenait pour un "fauve" et préfaça son premier roman d'un définitif : "Il est violemment, il est brutalement un pauvre homme d'aujourd'hui...", fut certes un critique d'art avisé et redouté, un lecteur féroce et un chroniqueur d'exception, mais avant tout le champion de l'engagement "contre" : anticlérical, antimilitariste, anticolonialiste, antistalinien aussi. De quoi désespérer de toute récupération...
A l'heure où le désenchantement a besoin de son inextinguible énergie, Werth peut être un modèle. Un rôle qu'il récuserait, mais le lecteur aussi a droit à l'insoumission.
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