Auteur : Vincent Duclert
Date de saisie : 21/08/2006
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Fayard, Paris, France
Prix : 30.00 € / 196.79 F
ISBN : 978-2-213-62795-3
GENCOD : 9782213627953
Des milliers de livres existent sur l'affaire à laquelle Alfred Dreyfus a donné son nom, mais nul n'a jamais écrit sa biographie. Curieuse, troublante lacune... Ne fallait-il pas montrer le rôle éminent que cette figure ignorée, déformée (quasi niée jusque chez une partie des dreyfusards), a joué dans le combat pour la vérité et la justice ? Certes Lazare, Zola, Péguy, Jaurès, Clemenceau et d'autres ont été nécessaires, mais sans le concours actif du principal intéressé (et de sa famille), y aurait-il eu seulement une affaire ? Un condamné qui se fût abandonné, qui eût capitulé devant la souffrance morale et physique, qui se fût résigné à l'injustice, qui eût cru qu'il suffisait de se draper de son innocence eût forcément échoué devant l'acharnement, la duplicité, la perversité d'adversaires déterminés à perdre un juif, un intellectuel, un officier qui s'était voulu le parangon des cadres dont une armée rénovée aurait besoin en cette aube du XXe siècle.
C'est Dreyfus et nul autre qui a rendu possible le combat pour la justice, il s'en est fait un devoir et un honneur. Le devoir de l'histoire consiste à le sortir de l'oubli et du mensonge pour révéler l'homme, ses actes et son patriotisme. C'est aussi un devoir de justice.
Vincent Duclert, agrégé d'histoire, est professeur à l'École des hautes études en sciences sociales et maître de conférences à l'ENA. Il a déjà publié sur l'affaire Dreyfus de nombreux travaux dont le présent livre, nourri d'innombrables sources inédites, est l'aboutissement (L'Affaire Dreyfus, 1994 ; Le Parlement et l'affaire Dreyfus. Douze années pour la vérité, 1998 ; Justice, politique et République, de l'affaire Dreyfus à la guerre d'Algérie, 2002 ; «Écris-moi souvent, écris-moi longuement....». Correspondance de l'île du Diable, 2005 ; Dreyfus est innocent ! Histoire d'une affaire d'État, 2006).
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Contrairement à une idée répandue, toute la justice n'a pas été faite dans l'affaire Dreyfus. Non seulement parce que la réhabilitation n'a pas été achevée, mais surtout parce que l'Affaire et ses acteurs célèbres - Clemenceau, Péguy, Zola et quelques autres - ont éclipsé le principal héros : Alfred Dreyfus lui-même.
Il n'existait même pas de biographie complète d'Alfred Dreyfus. En voici enfin une. Détaillée. Et longue, en partie parce que son auteur, Vincent Duclert, cite in extenso nombre de lettres que, déporté au bagne, Alfred Dreyfus échangea avec son épouse.
Que vaut la parole d'un homme qui clame «Je suis absolument innocent» face à une machination d'Etat ? Alfred Dreyfus est dégradé le 5 janvier 1895 dans la grande cour de l'Ecole militaire aux cris d'«A mort le traître !». Tout le monde s'en mêle : le poète François Coppée évoque «l'immonde face du traître» sur le même ton que Maurice Barrès, qui stigmatise sa «figure de race étrangère». Rares sont ceux qui, comme dans la Revue blanche, s'indignent de la foule à «l'âme fauve» et de l'Etat complice. Cet Etat, c'est la République française qui va connaître une «affaire» dont le retentissement dépassera largement ses frontières et la secouera encore pendant des décennies.
Le scénario de cet incroyable événement est connu. Le capitaine Alfred Dreyfus est arrêté fin 1894, soupçonné d'avoir transmis des documents militaires à l'Allemagne, accusé de haute trahison, jugé à l'emporte-pièce et envoyé au bagne. Il faudra attendre 1906 pour que l'innocent soit réhabilité. Douze ans de passions abjectes, de silence politique au prétexte qu'on ne désavoue pas l'armée, mais aussi de réveils démocratiques et d'articles, comme le «J'accuse» de Zola, qui feront date... On connaît l'affaire, mais connaît-on vraiment Alfred Dreyfus ? Dans la biographie qu'il lui consacre, monument de 1 260 pages qui se lit comme le récit d'un drame, Vincent Duclert se place dans les traces du capitaine. S'il restitue dans ses moindres détails l'une des plus ahurissantes dérives démocratiques de l'histoire de la République, il veut aussi conjurer un non-sens : «Aujourd'hui, écrit-il, on se trouve devant ce paradoxe d'un événement universellement connu et d'un homme absent, presque exclu de son histoire qui se confond avec l'Histoire.» Le pari biographique de Vincent Duclert est ainsi parfaitement justifié et réussi... Vincent Duclert analyse, étape par étape, la machination et les forfaitures, les enquêtes et contre-enquêtes, et n'oublie personne dans le récapitulatif des méprises, des mensonges comme des courages. Mais l'auteur retrace surtout le parcours de Dreyfus, brillant officier, trop civil dans ses manières et trop juif dans ses origines pour ne pas être une cible désignée. En replongeant dans les archives, Vincent Duclert montre encore l'incroyable acharnement de l'administration pénitentiaire... Aujourd'hui, dans le minuscule square du boulevard Raspail à Paris, la statue d'Alfred Dreyfus, érigée en 1994, montre un officier au garde-à-vous, brandissant un sabre brisé. Finie l'affaire ? Ce n'est pas l'avis de Vincent Duclert : «Le jour où sa statue se dressera en face de l'Ecole militaire, où il donnera son nom à une promotion de l'Ecole militaire spéciale de Saint-Cyr, où les autorités de la République décideront d'un hommage véritable à un homme qui a honoré les valeurs nationales et démocratiques, alors seulement on pourra dire que la justice aura été rendue au capitaine Dreyfus.»
Faut-il «réhabiliter» Dreyfus ? La question peut paraître scandaleuse et paradoxale. On célébrera, le 12 juillet, le centenaire de la réhabilitation pleine et entière d'Alfred Dreyfus par la Cour de cassation. Il y avait eu, en 1899, la grâce présidentielle mais ce n'est qu'en 1906 que la juridiction suprême proclama la complète innocence du condamné à la détention perpétuelle de 1894, du dégradé de 1895, du déporté à l'île du Diable, du déclaré coupable avec circonstances atténuantes du procès de Rennes en 1899. La cour de Cassation jugeait que le capitaine Alfred Dreyfus avait été condamné à tort pour un crime de haute trahison, dont il était innocent. Le 13 juillet 1906, une loi le réintégrait dans l'armée. Le 20 juillet, le commandant Dreyfus (il avait été élevé au grade de chef d'escadron) était fait chevalier de la Légion d'honneur.
La réparation était-elle complète ? Seulement partielle, assure l'historien Vincent Duclert, avec érudition et passion. Il s'emploie à démontrer que cette réhabilitation est inachevée. Son argumentation est efficace et au terme de 1 054 pages - son livre avec les annexes en compte deux cents de plus ! - le regard qu'on porte sur l'Affaire Dreyfus est plus perçant. On souscrit au jugement de Charles Péguy qui notait dans Notre Jeunesse : «Il y a dans cette affaire Dreyfus, il y aura longtemps en elle, et peut-être éternellement, une vertu singulière. Je veux dire une force singulière... Ce n'était pas une illusion de notre jeunesse. Plus cette affaire est finie plus elle prouve...»
Le livre de Duclert - alors que s'est tenu en cette «année Dreyfus» un colloque organisé par la Cour de cassation sur La Justice dans l'Affaire Dreyfus - est une confirmation de la réflexion de Péguy.
Duclert a d'abord été frappé par l'absence de biographie de Dreyfus. Etrange situation : d'un côté une profusion de livres sur l'Affaire, l'une des plus marquantes de l'histoire nationale, un nom, Dreyfus, connu dans le monde entier - plus cité que celui de Napoléon, assurait Péguy - et de l'autre une vie de l'innocent, dont le procès, la condamnation, la bataille pour la réhabilitation créent une profonde et durable cassure dans l'opinion, qui se dissout dans l'ombre, qu'aucun auteur ne prend réellement comme objet central d'étude !...
selon Duclert, l'opinion commune et érudite, s'accorderait à dire qu'il était «antipathique et qu'il aurait été antidreyfusard s'il n'avait été Dreyfus» ! Duclert évoque même une «conspiration» perverse contre le capitaine innocenté, mais frappé par des accusations qui l'accablent dans son être.
On ne suivra pas Duclert jusque-là. Mais il a raison de souligner que «l'événement a semblé se détacher de la personne, d'un homme absent, presque exclu de son histoire qui se confond avec l'Histoire».
Or ce «grand écart» paraît à Duclert «insoutenable», et son livre veut être la première biographie de cet homme illustre, dépouillé de son nom qui nourrit l'Affaire mais qu'on vide de sa vie...
Centenaire de la «troisième Affaire Dreyfus», celle qui vit le capitaine deux fois condamné par des conseils de guerre (en 1894 et en 1899) obtenir enfin de la Cour de cassation sa pleine et entière réhabilitation, l'année 2006 achève le cycle de commémorations ouvert il y a maintenant douze ans. Plusieurs manifestations importantes auront lieu au mois de juin (un colloque solennel à la Cour de cassation et une exposition au musée d'Art et d'Histoire du judaïsme), mais l'événement majeur réside sans doute dans la biographie d'Alfred Dreyfus que publie aujourd'hui Vincent Duclert.
Car le fait est là : dans l'océan des titres consacrés depuis un siècle à l'Affaire, aucun n'a jamais porté sur l'individu Alfred Dreyfus, son itinéraire ou sa personnalité. Cette absence, bien sûr, n'est pas fortuite. Très tôt, une vulgate s'est constituée pour faire de Dreyfus un personnage froid, antipathique, ingrat, «l'homme que l'on préféra oublier pour conserver la cause». On l'a dépeint comme indifférent à son sort, incapable, indigne presque, celui qui aurait été antidreyfusard s'il n'avait pas été Dreyfus.
Pour Vincent Duclert, «cette légende répandue d'un Dreyfus antidreyfusard» n'est pas seulement fausse, elle «constitue le dernier stade de la conspiration développée contre lui». Loin d'être une concession à un genre grand public, les quelque douze cents pages de cette biographie exigeante s'imposent donc comme un instrument de savoir autant que de combat, dont l'enjeu est de rendre à Dreyfus son Affaire...
Porter ainsi l'accent sur Alfred Dreyfus n'équivaut évidemment pas à minimiser le poids des engagements, des combats, des affrontements qui furent ceux de l'Affaire et dont l'ouvrage dresse également la minutieuse chronique. Un tel éclairage permet à l'inverse de leur restituer tout leur sens, en rappelant leur source : «Le courage exemplaire d'un homme devant l'écrasement.»
Mais l'ouvrage de Vincent Duclert ne se limite pas à cette démonstration. Pur produit de l'éthique dreyfusarde, il entend aussi contribuer à l'achèvement d'une réhabilitation...
Vincent Duclert invite aujourd'hui les pouvoirs publics à tirer les leçons du travail des chercheurs pour aller, enfin, au bout de l'histoire.
... Vincent Duclert, professeur à l'EHESS et maître de conférences à l'ENA, qui s'impose comme le grand spécialiste de l'événement, nous donne, avec son Alfred Dreyfus, l'honneur d'un patriote, un fort volume qui est cette première biographie et, bien sûr, beaucoup plus que cela : une autre histoire, à travers Alfred Dreyfus, de l'Affaire et, plus largement, une réflexion sur la période, la République et l'institution militaire.
Les apports de ce formidable travail sont importants. Sans aucunement les réduire, nous insisterons ici sur deux axes principaux qui nous semblent devoir être soulignés. Le premier est que Vincent Duclert, enfin, nous permet non seulement de ne pas oublier que l'Affaire "fut avant tout celle d'un homme", pour reprendre les mots qu'écrivait Pierre Vidal-Naquet dans sa préface à Cinq années de ma vie, mais encore d'appréhender Alfred Dreyfus dans toute sa dimension... Autre apport essentiel, Vincent Duclert nous permet de mieux connaître les années de détention à l'île du Diable (1895-1899). Grâce au fonds jusqu'alors pour ainsi dire inexploité du Centre des archives d'outre-mer - archives dont Michel Drouin travaille à une édition -, Duclert nous montre dans le détail la résistance, le refus qui furent ceux de Dreyfus et l'incroyable obsession sécuritaire des ministères successifs...
S'il n'y avait qu'une seule critique à faire au travail de Vincent Duclert, ce serait celle d'avoir été pour le moins allusif sur la question de la judéité du capitaine. Certes, il faudrait plutôt parler d'israélité et sans doute Dreyfus, qui lui-même n'en parla pas, est-il, au plus haut point, un exemple de ce que pouvait être, en cette fin de XIXe siècle, un israélite, assimilé et assimilationniste...
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