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Chère nuit gris-bleu

Couverture du livre Chère nuit gris-bleu

Auteur : Wolfgang Borchert

Traducteur : Jean-Pierre Valloton

Date de saisie : 14/04/2006

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Ed. du Rouergue, Rodez, France

Collection : Nouvelles du monde, n° 11

Prix : 5.00 € / 32.80 F

ISBN : 978-2-84156-743-0

GENCOD : 9782841567430


  • La présentation de l'éditeur

Nous publions ici les derniers récits de Wolfgang Borchert encore inédits en français. Il s'agit de textes brefs et fulgurants qui ont tous pour toile de fond les horreurs de la guerre. Cette guerre, le poète la fit à vingt et un ans sur le front russe où ses propos jugés subversifs par le gouvernement nazi l'avaient fait envoyer. II en rapporta une expérience épouvantée, qu'il peignit dans les tons de l'expressionnisme avec des mots nus d'une brutale beauté : «Effroyable était cette tache rouge. Car la tache était un village. Et ce village, ce village brûlait. Les hommes y avaient mis le feu. Car ces hommes étaient des soldats. Car c'était la guerre. Et la neige criait sous leurs souliers à clous. Effroyablement criait la neige.»

Wolfgang Borchert est né à Hambourg le 20 mai 1921. Il est mort à l'âge de 26 ans, le 20 novembre 1947, à Bâle, la veille de la première de sa pièce Devant la porte. Peu d'oeuvres littéraires ont eu, au sortir de la deuxième guerre mondiale, un tel retentissement. Le jeune homme de vingt-cinq ans quasi inconnu devint l'écrivain le plus célèbre d'Allemagne.





  • Les premières lignes

LE CHAT ÉTAIT GELÉ DANS LA NEIGE.

Des hommes marchaient de nuit, dans la rue. Ils fredonnaient. Derrière eux, il y avait une tache rouge dans la nuit. Effroyable était cette tache rouge. Car la tache était un village. Et ce village -, ce village brûlait. Les hommes y avaient mis le feu. Car ces hommes étaient des soldats. Car c'était la guerre. Et la neige criait sous leurs souliers à clous. Effroyablement criait la neige. Les gens se tenaient tout autour de leurs maisons. Et celles-là brûlaient. Ils avaient coincé sous leurs bras pots, enfants et couvertures. Des chats criaient dans la neige ensanglantée. C'est le feu qui la rendait si rouge. Et elle se taisait. Car les gens se tenaient muets tout autour de leurs crépitantes maisons qui gémissaient. Et c'est pourquoi la neige ne pouvait crier. Quelques-uns serraient également contre eux des tableaux en bois. Petits, dorés, argentés et bleus. On pouvait y voir un homme au visage ovale et à la barbe brune. Les gens fixaient sauvagement dans les yeux ce très bel homme. Mais les maisons, elles, brûlaient, brûlaient encore, brûlaient malgré tout.

Près de ce village, il y avait encore un autre village. Cette nuit-là, ils se tenaient aux fenêtres. Et parfois la neige, la neige éclairée par la lune, se teintait même un peu du rose de là-bas. Et les gens se regardaient. Les bêtes heurtaient la paroi de leur étable. Et les gens hochaient la tête dans l'obscurité, peut-être pour eux-mêmes.

Des hommes chauves étaient debout devant une table. Deux heures plus tôt, celui qui tenait un crayon rouge avait tiré un trait. Sur une carte. Sur cette carte, il y avait un point. C'était le village. Et puis quelqu'un avait téléphoné. Et puis les soldats avaient nettoyé la tache dans la nuit

le village sanglant en feu. Avec ses chats gelés criant dans la neige rosée. Et chez les hommes chauves, il y eut à nouveau de la musique douce. Une jeune fille chantait. Et parfois s'y mêlait un grondement de tonnerre. Dans le lointain.

Des hommes marchaient le soir dans la rue. Ils fredonnaient. Et ils respiraient le parfum des poiriers. Ce n'était pas la guerre. Et ces hommes n'étaient pas des soldats. Mais il y eut alors au ciel une tache rouge de sang. Les hommes cessèrent de fredonner.


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