Auteur : Leïla Sebbar
Date de saisie : 13/04/2006
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : T. Magnier, Paris, France
Prix : 13.00 € / 85.27 F
ISBN : 978-2-84420-441-7
GENCOD : 9782844204417
Elle dit qu'elle aime ça d'être dehors avec l'équipe et balayer les rues, ramasser ce qu'on jette, papiers, vieux paquets de cigarettes, boîtes de tabac à priser écrasées, boîtes de Coca ou de bière cabossées, prospectus, plastiques ou journaux gratuits périmés, ça l'ennuie pas, elle pique au bout du manche avec le crochet à trois pointes, une fois elle a attrapé, juste, juste, il a failli lui échapper, un billet de cent euros, personne ne l'a crue, c'était vrai.
On les voit dans les rues, les cafés, les hôtels et les gares, les maisons. En service domestique, ménager, sexuel. Descendants des anciennes colonies, ils sont attachés à la personne du «maître». Liens de subordination ambigus, entre violence et tendresse. On les entend rêver, pleurer, rire, résister à la servitude. Passeurs entre l'Orient, l'Afrique et l'Occident.
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Elle cherche le titre du petit livre avec un homme en bleu. Elle se rappelle. A la bibliothèque de quartier, le coin des enfants, sa mère la déposait, à l'heure du conte, parfois elle restait si le dernier petit dormait dans son dos, une jeune cousine timide assise contre elle. Sa mère ne comprenait pas tout mais ça lui plaisait. Un moment de repos, apaisée par les mots étrangers, la voix souple de la lectrice, elle se serait endormie dans le bercement de la langue. Sa fille, si agitée disait la maîtresse d'école, si turbulente à la maison, elle devait partager avec ses frères une pièce où ils dispersaient ses trésors et c'était la bagarre, sa fille écoutait, attentive, curieuse de la suite. C'est elle qui rappelait la lectrice à la dernière phrase lue, ce conte du djebel Amour qu'elle réclame, elle dit à sa mère : «Écoute, c'est comme Peau d'Ane, tu connais, je te l'ai raconté souvent, Yema, écoute, écoute, tu vas comprendre, dans le djebel Amour c'est la marâtre, tu sais ce que c'est une marâtre, c'est l'autre femme du père, pas la mère de la jeune fille, qui l'habille avec la peau d'un âne. Elle s'enfuit, elle travaille comme servante, un prince l'aperçoit, il l'aime à la folie... La suite tu connais, moi aussi je connais mais le gâteau c'est la galette et la baguette un rameau et le roi un sultan, tu comprends ? Écoute Yema, écoute. Je te la raconterai ce soir, toi et moi seules dans la cuisine avec le petit frère, si tu veux.» Les enfants de la cité regardaient sa mère, ses habits africains, le boubou, le foulard de tête drapé sur le front avec ces ailes au sommet, c'est si compliqué, elle rate toujours, sa mère lui dit : «Patience, patience, tu sais que c'est la plus belle qualité, le Prophète le dit, il a raison», elle parle dans sa langue, lentement, pour que sa fille comprenne, elle comprend bien mais elle répond dans la langue de l'école, la langue du pays où elle est née, la première fille de la deuxième épouse, sa mère. Après elle n'a plus voulu que sa mère l'accompagne jusqu'au portail de l'école, les parents, les élèves, les grands surtout la regardaient, ces regards qu'elle n'aime pas, ils jugent mal, ils savent rien, ils veulent pas savoir et ils se moquent. «Yema, je peux aller seule à l'école, avec la voisine.» La mère a accompagné les petits à la maternelle, on ne l'a plus vue au portail de l'école communale.
Les frères aînés, les fils de la première épouse, traitent leur mère comme une servante. Le linge, ils protestent si la chemise n'est pas impeccable ou le tee-shirt ou le pantalon blanc du jogging, même les tennis, c'est elle. Elle crie : «Ça vient d'où ces habits-là, c'est pour les riches, pas pour nous, alors, qu'est-ce que vous faites, avec quel argent ? Et ces pantalons, des culottes d'enfants avec du caca au fond, c'est pas des pantalons d'homme, vous avez quel âge ?» Dès qu'elle crie, ils claquent la porte, quand ils reviennent, ils s'habillent pour faire les beaux, pas dans la cité. Ils vont loin là où personne ne les connaît, là où le père ne va jamais, il est préposé au ménage municipal, la voirie de la ville, avec son pauvre habit pour les poubelles et les rigoles. C'est la honte. Eux, jamais. Tout, même... plutôt que ça, alors là, plutôt crever.
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