Auteur : Estelle Monbrun
Date de saisie : 12/04/2006
Genre : Policiers
Editeur : V. Hamy, Paris, France
Collection : [bIs]
Prix : 7.00 € / 45.92 F
ISBN : 978-2-87858-228-4
GENCOD : 9782878582284
«Il se nomme Jean-Pierre Foucheroux. Son genou lui fait mal : rappel d'un passé pénible, bref, d'une vie qui lui donne d'emblée sa crédibilité de commissaire, dès son entrée dans la galerie des Hercule Poirot et autres Maigret...
Les fétichistes de Proust vont se précipiter sur ce livre drôle, touchant et passionnant. [...] Les amateurs de romans policiers apprécieront cette curiosité particulièrement réussie, où chaque second rôle est tenu à la perfection, comme dans une comédie de Hitchcock.
Et les fidèles des romancières anglaises ou anglo-saxonnes feraient bien de se permettre cette escapade du côté du roman noir : ils y retrouveront le ton léger d'une réflexion pourtant intérieure, l'art de la pointe, le détail qui frappe, bref, le talent d'un écrivain qui, sans prétention, sait observer le monde qui l'entoure, décocher les piques assassines et déceler bien des mystères.»
René de Ceccatty, Le Monde.
Estelle Monbrun est le nom de plume d'une universitaire spécialiste de Marcel Proust.
Le temps n'était guère de saison en ce surprenant matin de 18 novembre. Émilienne dut le reconnaître, alors qu'elle avançait péniblement sur le chemin de halage. Sa sciatique la faisait souffrir. Après plusieurs jours d'une pluie battante, de crues soudaines du Loir et de brouillard sans fin, le soleil avait fait une miraculeuse réapparition, ourlant de traits lumineux les branches désolées des arbres, rosissant les façades des maisons du village. Il allait faire beau.
Émilienne pressa le pas. Il ne s'agissait pas d'être en retard, avec cette réunion des proustiens américains. Quelle idée de venir en novembre ! D'habitude, les manifestations avaient lieu l'été. Et c'était bien assez de travail sans avoir à penser au chauffage, à la boue... Émilienne «s'occupait» de la maison des Proust, comme elle disait, depuis plus de vingt ans. Elle en connaissait tous les recoins, en avait ouvert tous les placards et y avait vu défiler plus de personnel temporaire que bien des directeurs de grande entreprise.
Elle était du pays et la Mairie la payait au titre nouveau de «technicienne de surface» pour qu'il n'y ait ni poussière ni désordre dans la maison de feu Mlle Amiot, que des visiteurs venus du monde entier s'obstinaient à appeler «la Maison de Tante Léonie». Émilienne secoua la tête avec désapprobation, au moment où elle dépassa le lavoir, en pensant aux «accourus» qui envahissaient périodiquement le village, le même livre à la main, cherchant à retrouver «le parfum de Combray», comme disait la secrétaire du moment. Émilienne prononçait «sécretaire» et avait peu de respect pour les bonnes à rien successives qui remuaient des paperasses. La dernière était la pire. Gisèle Dambert. Une stagiaire, une mijaurée parisienne, qui avait apporté un ordinateur et fait changer la serrure de la pièce qui servait de bureau.
- Ne touchez pas au bureau, Émilienne, répétait-elle avec son accent pointu.
- Je me demande ce qu'elle y trafique dans ce bureau, maugréait fréquemment Émilienne à l'épicière d'à côté.
- Vous croyez... insinuait la commerçante d'un air entendu.
- Ah ! rien ne m'étonnerait avec tous ces étrangers, continuait Émilienne en hochant la tête. Je vous le dis, Mme Blanchet, un de ces jours, il y aura un malheur.
Le malheur, jusqu'ici, pour Émilienne, c'était un carreau cassé, un objet disparu, une tuile tombée du toit - les impondérables qui lui donneraient «plus de travail», qui risquaient d'entraver la bonne marche de la Maison, les menus incidents susceptibles de détériorer temporairement le statu quo du lieu et de nécessiter une éventuelle intervention des ouvriers, ses ennemis personnels, avec la secrétaire.
- Qu'est-ce qu'elle va encore m'avoir inventé aujourd'hui ? grommela Émilienne, en poussant vigoureusement la grille du jardin - ce qui fit retentir le son aigrelet du vieux grelot en fer.
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