Auteur : Michel Crépu
Date de saisie : 12/04/2006
Genre : Documents Essais d'actualité
Editeur : Flammarion, Paris, France
Collection : Café Voltaire
Prix : 12.00 € / 78.71 F
ISBN : 978-2-08-069008-1
GENCOD : 9782080690081
Il est curieux, tout de même, que le pays inventeur de la triade républicaine se montre aussi imbu de lui-même, s'enivrant - mais seul - d'une destinée à qui l'on épargne les épreuves d'usage. Or le scoop est là, la dépêche qui tue vient de tomber : la France est un pays comme les autres. Incroyable : nous serions tous logés à la même enseigne. Sans doute est-ce la première fois de son histoire que la France est seule à porter le poids de sa propre vanité. Jusque là, il y avait toujours un homme remarquable pour retourner cette vanité en un objet d'admiration. Cette fois personne. C'est-à-dire un monde fou. Le désert et la basse-cour.
Ancien responsable de la rubrique littéraire de L'Express, Michel Crépu dirige actuellement La Revue des deux mondes et intervient comme critique littéraire au Masque et la Plume. Essayiste et romancier, il a obtenu le prix Femina en 1998 pour son essai Le Tombeau de Bossuet (Grasset). Il a publié un premier roman chez Grasset en 2004, Quartier général.
Ce livre m'a échappé des mains, je n'ai guère cherché à le rattraper. Cela m'amusait plutôt de le suivre dans sa fuite. D'où vient-il ? On verra que la politique n'est pas absente de ces pages. Motif d'étonnement: jamais je n'aurais cru possible que la politique vienne me chercher au coeur, dans cette région d'intimité où j'ai coutume de recevoir d'autres amis. Cela s'est produit néanmoins, l'année dernière, à l'occasion du référendum sur la Constitution européenne. Il me semble que c'était la première fois ; j'ai beau chercher des antécédents, je n'en trouve pas. Voici un autre motif d'étonnement : qu'un débat aussi abstrait dans ses formes ait pu prendre un tour si concret dans les passions. Sans doute le sentiment qu'il se jouait là quelque chose de l'ordre de la destinée aura eu son rôle. S'en plaindre ? Et pourquoi donc ? La destinée, c'est autre chose que de décider du cours du hareng dans le port de Collioure. En somme, ce n'est plus seulement de la politique, mais une affaire de vie ou de mort. Il faut croire que c'est cela qui aura joué, au fond des consciences. On connaît la suite. Cette sensation mêlée de peur et de dégoût, de cynisme et de niaiserie, de vulgarité surtout, cette vulgarité hideuse surgissant de toutes parts, qui s'appelle la démagogie. J'entends encore M. Mélenchon demander à la cantonade si quelqu'un avait déjà rencontré un Letton. Au nom de la France bien sûr. Je dédie donc ces pages à M. Mélenchon.
Balzac a écrit dans Eugénie Grandet que les Français n'aiment rien tant que se quereller. Affaire de langage donc, de mots. Ceux qui ont surgi à l'occasion de cette querelle nationale valaient ce qu'ils valaient : ils parlaient pour nous, révélaient une vérité, indiquaient la température comme on le dit d'un malade. Or que la France soit malade, voilà qui est clair. D'elle-même, surtout. L'amusant est qu'elle est la première et la dernière à le savoir. Le pays à qui on ne la fait pas se montre le plus habile à esquiver ce qu'il a impitoyablement mis au jour ; le vrai est congédié après avoir été exhibé. Après le vertige, la litote. Naguère, cela signifiait que l'exercice de lucidité au couteau réclamait un nappé de douceur avant d'être servi à table. On voulait bien du vrai, on ne voulait pas de l'abîme. On avait vu qu'au fond de tout il n'y a rien, mais l'on savait vivre avec : ironie, élégance, discrétion, raison, séduction. «Mettons que je n'ai rien dit.» Il n'est pas jusqu'à la Révolution française qui n'ait subi le même traitement thérapeutique, l'expérience du gouffre réclamant à la longue un peu de salon, du compromis, de la particule faisandée mais nécessaire.
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