Auteur : Israël Joshua Singer
Traducteur : Henri Lewi
Date de saisie : 11/04/2006
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Denoël, Paris, France
Collection : Denoël et d'ailleurs
Prix : 23.00 € / 150.87 F
ISBN : 978-2-207-25784-5
GENCOD : 9782207257845
Notre foyer était triste, et c'est pourquoi tout petit déjà je préférais vivre dans la rue plutôt que chez moi. Cette tristesse, c'était d'abord la Thora qui en était responsable : elle remplissait le moindre recoin de la maison et pesait lourdement sur l'humeur de tous. C'était plus une maison d'étude qu'un chez-soi : une maison de Dieu, plus qu'une maison d'hommes.
C'est avec une tendresse, une ironie et une précision remarquables qu'Israël Joshua Singer retrace, dans D'un monde qui n'est plus, les souvenirs de son enfance passée au shtetel de Lentshin, non loin de Varsovie, au début du siècle dernier.
Hantée par les figures imposantes d'un père religieux et d'une mère à la fois combative et douce, cette autobiographie nous emporte dans l'atmosphère pittoresque de ce petit bourg de campagne où s'est réfugiée - sous la houlette de Pinhas Mendel, père d'Israël Joshua et rabbin du lieu - cette communauté de Juifs paysans expulsés de leurs villages par la police russe.
À travers le regard de l'enfant Israël Joshua, le lecteur découvre un quotidien pétri de croyances et de rituels, où les rabbins s'envolent et le mauvais oeil attend à chaque coin de rue. Il plonge dans les petits secrets de chacun, dans la dureté et l'austérité de la vie au shtetel, dans les déchirements identitaires et les transgressions que ne manquent pas de susciter la rigueur des lois talmudiques, et la discrimination dont sont victimes les communautés juives polonaises en ce début de XXe siècle.
Témoignage unique et passionnant sur l'univers des Juifs polonais d'avant-guerre, D'un monde qui n'est plus, écrit par l'un des grands maîtres de la littérature yiddish, demeure, au-delà de sa valeur historique, un véritable joyau littéraire.
Israël Joshua Singer (1893-1944), grand frère du prix Nobel de littérature Isaac Bashevis Singer, est longtemps resté ignoré du grand public en France, malgré son succès outre-Atlantique : on redécouvre aujourd'hui avec délices son oeuvre à la modernité inégalable. Denoel a publié, en 2005, ses deux principaux romans, Yoshe le fou et Les Frères Ashkenazi dans la collection Des Heures durant.
Les Mémoires - inédits en France - d'Israël Joshua Singer : un document historique inestimable, servi par la prose d'une des figures majeures de la littérature yiddish.
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Étonnant, incompréhensible est le cerveau humain, qui accueille des images souvent sans importance qu'il conserve toujours, et en rejette d'autres souvent très importantes dont il ne veut pas.
Depuis quarante-huit années entières, c'est-à-dire depuis le jour où j'ai eu deux ans, j'ai devant les yeux une image bien nette, la première qui se soit gravée dans ma mémoire : un grand, haut bâtiment, éclairé de beaucoup de bougies et bondé. Une musique joue. Je suis assis sur l'épaule d'un homme de taille imposante, barbu. Je perds une chaussette, des gens me grondent et essaient de me calmer, pour que je ne pleure pas.
Quand je demandai à ma mère, des années plus tard, ce qui m'était arrivé de ce genre dans ma petite enfance, elle me raconta que le grand bâtiment illuminé était la synagogue de Bilgoray, ville de la province russe de Lublin, où je suis né. Les gens qui jouent dans la synagogue bondée, ce sont les klezmers de la ville, l'ensemble de Gimpl le violoneux. La fête dans la synagogue, c'est parce qu'on avait couronné ce jour-là Nicolas II tsar de Russie et roi de Pologne2. L'homme barbu qui me porte sur une épaule, c'est Shmuel, l'assistant de mon grand-père, rabbin de la ville. Il m'avait amené avec lui pour que je puisse voir la cérémonie, et comment mon grand-père à la synagogue remerciait Dieu en l'honneur du nouveau maître, en présence de la communauté et des fonctionnaires russes de la ville. Les gens qui essaient de me calmer ce sont mes oncles, Yoysef et Itshé, inquiets de me voir troubler la solennité par mes pleurs.
Cependant ma mère me raconta une autre histoire encore : comment moi, enfant de deux ans, j'avais failli faire déporter mon grand-père en Sibérie par un acte perpétré contre le despote russe. Et telle fut l'histoire : le commissaire de police, le natshalnik de Bilgoray, chef-lieu du district, avait remis à mon grand-père un album relié par un lacet dans lequel il avait recueilli les signatures de tous les Juifs de Bilgoray avec une approbation à l'endroit de leur maître fraîchement couronné. En quoi cet autocrate, oint de Dieu, avait absolument besoin de l'approbation des Juifs de Bilgoray, je ne le sais pas. Mais c'est ce qu'exigeait la police russe.
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