Auteur : Ilana Löwy
Date de saisie : 09/04/2006
Genre : Sociologie, Société
Editeur : La Dispute, Paris, France
Collection : Le genre du monde
Prix : 23.00 € / 150.87 F
ISBN : 978-2-84303-124-3
GENCOD : 9782843031243
C'est une série dirigée par Danièle Kergoat. Sous ce label sont publiés des livres qui. en explorant les rapports hommes-femmes, contribuent à renouveler la compréhension des sociétés.
Les privilèges associés à la possession d'un corps masculin sont un peu comme les têtes de l'Hydre qui repoussent dès qu'on les a coupées. Après un siècle d'importantes conquêtes des femmes occidentales, hommes et femmes dans la vie, sont toujours loin de jouer avec les mêmes cartes. Comment l'expliquer ?
Le maintien des privilèges masculins résulte du façonnement asymétrique de la masculinité et de la féminité, montre Ilana Lôwy. La première se construit dans la compétition entre les hommes et autour de leur capacité à agir sur le monde extérieur, tandis que la seconde, inséparée du corps sexué, s'organise aujourd'hui encore autour des relations à l'autre sexe et de la maternité.
L'Emprise du genre explore les mécanismes qui reproduisent cette asymétrie au plus intime de la socialisation différenciée des filles et des garçons, des règles de séduction masculine et féminine, de la gestion des corps de l'un et l'autre sexe par la médecine et par la science, des qualités valorisées dans la sphère professionnelle et de la distribution du pouvoir au sein des couples hétérosexuels.
Subjectif et savant, engagé et mesuré, ce livre éclaire le présent des relations de genre. Les interrogations qu'il propose aux lecteurs touchent à leur expérience personnelle et concernent autant la société dans laquelle ils vivent que l'avenir qui attend leurs filles.
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Extrait du prologue :
UN «FACIÈS» EN HÉRITAGE.
«Être juif, c'est être marqué à vie. Cela signifie que même si, vue de l'extérieur, ma vie ressemble en tout point à celle d'un autre, à chaque moment, à chaque étape de mon existence, je peux être définie comme "différente". Ceux qui n'ont pas vécu cette expérience ne peuvent l'appréhender tout à fait. Ils ne peuvent comprendre celui qui porte un tel poids sans pouvoir s'en libérer. Cette singularisation constitue toujours une expérience négative, puisqu'en un sens elle condamne à un sort malheureux.»
Kinga Dunin et Malgorzata Melchior.
UN VISAGE «EXOTIQUE».
J'ai tiré un mauvais numéro à la loterie génétique. Mes parents n'avaient pas l'air spécialement juifs. Si les experts locaux de la «reconnaissance des Juifs», très présents en Pologne même après guerre, n'avaient aucune difficulté à identifier leurs origines, ils pouvaient néanmoins se fondre dans la foule. En revanche, avec mon teint mat, mes yeux «orientaux» et mes cheveux noirs et bouclés, je ne ressemblais vraiment pas aux enfants polonais à la peau claire, aux yeux bleus et aux cheveux blonds et raides. La Pologne des années 1950 n'étant pas une société multiraciale ou multiculturelle, et les touristes étrangers y étant rares, j'étais immédiatement identifiable comme l'«autre».
Mon visage «exotique» m'apportait certains avantages. D'autres petites filles enviaient mes boucles, et ma physionomie inhabituelle me donnait accès à des rôles intéressants dans les spectacles montés à l'école. Basés le plus souvent sur des contes folkloriques ou des classiques de la littérature enfantine, ces spectacles jouaient un rôle important dans le système éducatif polonais, même à l'école maternelle. Grâce à mon apparence physique, j'obtenais facilement les rôles de gitanes, de démons ou de sorcières. Mais il m'arrivait de rêver que j'élargissais l'éventail de mes rôles. Quand mon école monta La Reine des neiges d'Andersen je crus enfin tenir ma chance de jouer un membre d'une famille royale. L'une des héroïnes était décrite comme une «princesse d'un pays lointain» et j'essayai de convaincre ma maîtresse qu'il pouvait s'agir d'un pays du Sud. J'échouai. Le rôle de la princesse fut attribué à une fille aux longues tresses blondes et aux grands yeux bleus; quant à moi, on m'attribua le rôle de la petite gitane sauvageonne qui ne se sépare jamais de son couteau bien aiguisé. L'impossibilité de jouer une princesse, un ange, ou même une simple paysanne était néanmoins compensée par l'abondance et l'intérêt des «personnages noirs», ainsi que la faible compétition pour ces rôles. Tout compte fait, je me suis bien amusée.
Certaines conséquences de mon faciès atypique étaient, hélas, moins agréables. Un seul antisémite dans un lieu public et mon visage attirait invariablement les remarques. Certaines d'entre elles étaient agressives : «Juive, va-t'en en Palestine» ; certaines descriptives : «Regardez cette petite Juive» ; certaines compatissantes : «Ma pauvre, tu es condamnée à brûler dans le feu éternel». Autant que je m'en souvienne, ces remarques ne m'affectaient guère. Mes parents, Juifs laïques, m'avaient patiemment expliqué que le terme «juif» signifie simplement que nous ne sommes pas des Polonais de souche, statut qui du reste n'avait rien d'exceptionnel. Une de nos voisines était ukrainienne, la mère d'une de mes meilleures copines était russe et parmi les amis proches de mes parents figurait un couple de résistants allemands, anciens déportés qui, après leur libération, avaient choisi de rester en Pologne. Les Juifs, ajoutaient mes parents, avaient une longue histoire, une culture spécifique et une langue, le yiddish. Mes parents le parlaient parfois entre eux.
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