Auteur : Marielle Macé
Date de saisie : 08/04/2006
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Belin, Paris, France
Collection : L'Extrême contemporain
Prix : 19.00 € / 124.63 F
ISBN : 978-2-7011-4195-4
GENCOD : 9782701141954
La littérature, au XIXe siècle, avait confié au roman l'essentiel de son entreprise de savoir. Ce livre construit l'histoire du genre qui en a pris le relais au long du XXe siècle : de Péguy à Benjamin, de Thibaudet à Bataille, les écrivains ont demandé à l'essai d'occuper l'espace que les discours savants disputaient désormais à la littérature. Cinq moments, souvent des duels, scandent cette histoire. Bergson (contre Benda), Gide (en nouveau Montaigne), Breton, Sartre (contre Bataille) ou Barthes en sont les héros privilégiés ; ils ont maintenu un équilibre fragile, celui de «l'engagement de la pensée dans la forme». Notre présent vient après coup: les ressorts ont momentanément cédé, l'essayisme «d'utilité publique» se défait, pris entre des exigences impossibles à concilier.
Ce livre date une question, situe des positions dans la culture et met au jour tout un corpus essentiel à notre mémoire littéraire. Le récit qu'il propose est mené en sympathie avec un objet mobile, impatient, séduisant ; il ressaisit nombre de chefs-d'oeuvre, mais dévoile aussi des anachronismes qui incarnent toute la difficulté de la situation moderne de la littérature.
Marielle Macé, née en 1973, ancienne élève de l'École normale supérieure et chercheur au CNRS, est l'auteur de travaux sur la littérature française moderne et la prose d'idées ; elle a publié notamment Barthes, au lieu du roman (Desjonquères-Nota Bene, 2002, avec A. Gefen) et Le Genre littéraire (Garnier-Flammarion, 2004).
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Certains rendent les choses transmissibles (tels les collectionneurs, natures conservatrices), d'autres rendent les situations exploitables, et pour ainsi dire citables : ce sont les caractères destructifs.
W. Benjamin.
Ce livre construit l'histoire d'un genre littéraire dont l'exercice s'est confondu en grande partie, au XXe siècle, avec celui de la pensée : de Péguy à Sartre, de Gide à Blanchot, de Valéry à Barthes, les écrivains ont confié à l'essai le soin de maintenir le rôle de la littérature dans l'évolution de la connaissance, au moment où les sciences humaines semblaient l'en déposséder, et longtemps après que la prose littéraire eut rompu avec la rhétorique. Un risque d'obsolescence marquait désormais, plus ou moins explicitement, l'évolution de la prose d'idées. Dans cet espace littéraire autonomisé, séparé, et dans un rapport de plus en plus difficile avec les discours savants, quelle pouvait être la réplique des écrivains ? Elle a consisté en l'affirmation d'un «style de pensée» propre à la tradition littéraire, et à l'illustration de l'essai comme chef-d'oeuvre de l'histoire française. La promotion du genre éclaire un moment de l'histoire de la prose, date une question et affirme une valeur.
Cette «transformation de la parole discursive» (Barthes) a constitué l'essentiel de ce moment intellectuel. La période est homogène : je souhaite montrer que c'est le temps de l'institution de l'essai en France. Le mot existait, bien sûr ; si l'essai s'est institué, c'est que les essayistes avaient la mémoire sélective qu'il devaient mettre entre parenthèses une partie de l'histoire du genre pour le réinventer, et l'accorder à l'actualité d'un problème. Il faudra établir les conditions de cette relative invisibilité de l'essai au seuil du XXe siècle: ce nom de genre, pourtant très répandu dans les titres dès le XVIe siècle, identifié comme forme suffisante dans d'autres espaces nationaux ou dans d'autres champs, disponible depuis Montaigne dans le répertoire générique français (mais réservé en quelque sorte à cette oeuvre première qui «valait» le genre, véritable hapax dans le passé de notre prose), n'a acquis que progressivement une visibilité, une pertinence générique et une valeur littéraire. L'impulsion viendra d'ailleurs d'un changement de statut du nom lui-même, véritable événement générique dont il faudra restituer la force de reconfiguration.
L'histoire de cette institution se joue dans plusieurs espaces : à la frontière de la littérature et de la rhétorique, à la frontière de la littérature et des discours de savoir, mais aussi, à l'intérieur de la littérature, à la limite d'autres genres mieux identifiés, dans leurs recouvrements et leur distribution respective. Quelque chose était à conquérir dans l'essai au début du XXe siècle, il a fallu plusieurs décennies pour qu'il devienne un repère, mordant nécessairement sur le territoire des autres genres. On a par exemple assisté, dès les années 1910, à un chassé-croisé étonnant entre les formes; cette vérité, «naguère encore connue d'un tout petit nombre de grands aristocrates», l'idée selon laquelle «depuis cent ans, c'est la Poésie et le Roman qui sont les ouvrages sérieux, et l'Histoire et l'Étude les ouvrage frivoles - est maintenant admise de tous les lettrés», écrivait Larbaud en 1912. Science et figure, savoir et fiction, essai et roman ont en quelque sorte, en ce début de XXe siècle, échangé leurs situations. C'est bien ce que suggère la curieuse formule à laquelle se résume la première occurrence du genre «essai» dans le Catalogue de la librairie française rédigé lui aussi en 1912 : «Essais. Voyez Romans». En 1935, Thibaudet écrira encore :
Pour quatre-vingt-dix-huit lecteurs sur cent, la littérature, c'est le roman. [...] Moralistes, critiques, essayistes sont obligés, malgré Minerve, de s'exprimer à certaines heures sous forme de roman. [...] En particulier, il est rare que l'essayiste n'incorpore pas à ces essais (à ces volumes d'essais qui font parfois un rayon de bibliothèque) des mythes, [...] déposés du dehors dans les marges d'une intelligence critique.
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