Auteur : Stéphane Fière
Date de saisie : 25/04/2006
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Bleu de Chine, Paris, France
Prix : 19.00 € / 124.63 F
ISBN : 978-2-84931-016-8
GENCOD : 9782849310168
Portrait au scalpel d'un ouvrier migrant broyé dans les rouages d'une société sans concession à Shanghai aujourd'hui. Sa vie, ses amours, sa détresse et les trahisons successives dont il est la victime naïve et innocente. L'ouvrage raconte dans une oralité pleine de distance et d'ironie les conditions de vie et de travail d'un groupe de jeunes paysans déracinés exclus de la course au progrès. Balayés par la croissance économique de la Chine actuelle, perdus entre un passé impitoyable et un futur sans avenir, ces personnages emportés par la tornade d'un développement économique effréné tentent désespérément de conserver la tête hors de l'eau.
Grand roman écrit tout en finesse où se mêlent ironie et humour, loin des clichés convenus sur la Chine contemporaine. L'auteur aborde et présente pour la première fois sous la forme romanesque une question sociale brûlante en Chine aujourd'hui, celle des mingong - paysans déracinés, manoeuvres venus de la campagne et qui forment depuis le milieu des années 90 une population flottante, corvéable à merci, employée en masse sur les grands chantiers de construction. L'auteur porte un regard lucide et tout en subtilité sur la Chine contemporaine.
Marié à une chinoise, parlant le mandarin, Stéphane Fière a une expérience concrète de la réalité du monde chinois. Après Sciences Po et Harvard, il a mené une carrière professionnelle entre les Etats-Unis et l'Asie et vit depuis plusieurs années à Shanghai.
... Le candide héros de La Promesse de Shanghai est l'un de ces 200 millions de doux rêveurs, venus dans la métropole pleins d'espoir, puis broyés... ce roman allie la légèreté du style et la richesse des informations, avec une ironie et un humour salvateurs.
Je me souvenais très bien de la première fois où j'avais vu des nez d'éléphant : c'était il y a trois ans peu après la descente du train dans la gare de Shanghai, un jour triste et pluvieux de décembre, le vent glacial qui balayait les voies, les haut-parleurs grésillants, saturés de musique et de mots d'ordre, l'odeur fade du ballast et de l'urine, avec tous les passagers qui se bousculaient pour gagner le plus rapidement possible les sorties avant de déboucher sur l'esplanade où, selon la rumeur, devaient se trouver les contremaîtres prêts à nous embaucher sur les innombrables chantiers de construction qui fleurissaient à peu près partout dans la ville.
Mon père avait pris la décision de quitter notre province du Shaanxi et mon petit village natal de Chenjia, après le suicide de ma mère au mois de septembre, la veille de la Fête nationale. Elle s'était jetée sous les roues du camion de bitume qui venait pour goudronner le chemin vers la tombe de Shun Ling. Nous nous étions précipités en entendant les hurlements, le camion avait bien essayé de freiner mais trop tard, elle était passée sous les roues, il n'y avait plus rien à faire et elle était déjà morte, les jambes sectionnées ; le chef du chantier n'avait pas jugé utile d'appeler un médecin, de toute façon il aurait mis des heures pour venir et puis elle était morte, à quoi aurait-il servi ; la Sécurité publique arrivée sur les lieux avec beaucoup de retard avait tout de suite conclu à l'accident et le secrétaire du Parti pour le village avait contresigné le procès-verbal sans poser la moindre question.
À Chenjia parmi la population personne n'était dupe.
Depuis j'essayais de ne plus y penser, elle était là et puis tout à coup elle n'était plus là, et notre vie continuait pourtant comme avant avec son cortège d'épouvante et d'injustices habituelles. La vie dans la campagne chinoise, très tôt j'avais compris qu'il ne fallait jamais tomber dans une sentimentalité excessive, courbés dans les champs du matin au soir les paysans n'ont ni le temps ni les moyens de s'apitoyer sur leur sort, les coups de boutoir du destin, un coup de bâton sur l'épaule gauche le lundi, sur l'épaule droite le mardi, une calamité sociale ou politique ici, une catastrophe naturelle là, c'est devant qu'il faut toujours regarder, jamais derrière ou sur les côtés.
Shun Ling, un tumulus sans attraits construit là mille ou dix mille ans auparavant, avec l'allée des esprits et ses statues de pierre alignées le long des petites parcelles de champs cultivables que les autorités du canton avaient alloués à ma famille, peu de temps avant ma naissance à l'époque de la «décollectivisation», ce jargon politique et arbitraire qui nous apprenait, à nous les paysans, d'un mot, d'une phrase ou d'une paire de sentences en caractères rouges affichés comme un coup de poing dans la figure sur les murs encore disponibles du village, que le balancier du destin basculerait à nouveau, dans un sens ou dans un autre, avec des corvées inédites, des dons en nature à des hiérarchies occultes mais inlassablement quémandeuses, le prix des récoltes à la baisse, celui des engrais à la hausse.
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