Date de saisie : 22/04/2006
Genre : Essais littéraires
Editeur : Grasset, Paris, France
Prix : 21.00 € / 137.75 F
ISBN : 978-2-246-67841-0
GENCOD : 9782246678410
Juste après 68, la révolution parut soudainement à portée de main. Sur la manière d'y parvenir, chacun avait sa théorie, mais, dans la pratique, tous voulaient vivre sans temps morts. Plus question de changer le monde sans se changer soi-même. Ni de croupir derrière la vitre en attendant les lendemains qui chantent. Dès lors que ça craquait partout, plus rien n'était impossible. C'est dans ce climat d'exaltation que Gérard Guégan, chômeur porté sur le romanesque, et Gérard Lebovici, riche imprésario rêvant de damer le pion à Gallimard, envisagèrent de créer avec les Éditions Champ Libre le cheval de Troie d'où surgiraient les nouvelles âmes sensibles, seules capables d'incendier le Vieux Monde. Il s'agissait ni plus ni moins de produire des livres qui, en plus de refléter le fond de l'air, attenteraient, dans la forme que leur imaginerait Alain Le Saux, au goût dominant.
Cité Champagne n'est donc pas un de ces essais historiques, où le vivant embaumé suinte l'ennui, mais une sorte de traversée du miroir ressuscitant, avec allégresse, un passé que ni la mort ni la trahison n'avaient encore réduit en cendres. Un passé où Archie Shepp, Jim Morrison, Reiser, George Romero, Janis Joplin faisaient cause commune avec le Black Power, les 343 avorteuses, les Weathermen, le Fhar. Un passé que les Éditions Champ Libre incarnèrent au plus près de la chair.
On peut lire ce gros livre comme on se rendrait à un cocktail, version Molotov. Gérard Lebovici régale. L'imprésario des stars a de l'argent. La vodka au poivre, le pur malt et la bière coulent à flots. L'air sent le shit, la gitane sans filtre et les gaz lacrymogènes du récent Mai-68. On croise ici Alain Geismar et Charles Boyer, Janis Joplin et Brice Parain, Guy Debord et Raymond Marcellin, Jorge Semprun et Jean-François Bizot, Roman Polanski et Reiser, Maurice Pialat et Michel Foucault, François Truffaut et Delfeil de Ton, Jean-Edern Hallier et Alain Krivine. Etonnante faune parisienne dont, trente-six ans plus tard, Gérard Guégan, qui a conservé ses carnets de l'époque, est l'éthologue averti et le comptable sourcilleux... Mais «Cité Champagne» est plus que la palpitante chronique de Champ libre. C'est l'autobiographie grinçante de Guégan, jeune guerrier appliqué et «terroricien» musclé de l'après-68. «Candide, lyrique, romantique», mais aussi idéaliste, subversif, pugilistique, ce fils de communistes fasciné par les gangsters des années 1930, inspiré par Léautaud, et doté d'un fort appétit sexuel, a pour devise de s'emmerder le moins possible et pour programme de foutre la merde. Tous ses livres, de «la Rage au coeur» à «Debord est mort», peuvent être lus à l'aune de cette période fondatrice. Il était gros, il maigrit. Ustinov tourne à Saint-Just. Au coeur de la tempête, il apprend l'art de la clandestinité, la tactique de la guérilla, et se transforme, sous nos yeux, en écrivain radical. Le temps a passé. Guégan, devenu maquisard dans le Gers, reste fidèle à lui-même. Qui dit mieux ?
Au matin du vendredi 11 avril 1969, Marcel le facteur, bouffeur d'hosties rallié au communisme municipal, glissa dans la boîte de Ferdinand Vacquerie, sous-fifre du comité central attaché à la personne du Grand Taiseux, la lettre de Gérard Lebovici qu'il me tardait de recevoir depuis que Floriana m'avait prévenu de son envoi imminent.
Son erreur, Marcel l'avait commise de propos délibéré.
Avec cette ferveur que Patrick Besson suppose aux premiers croisés, il participait lui aussi à la guerre d'usure que le grand parti des soixante-dix mille fusillés menait, dans cet ensemble HLM d'Argenteuil, contre le fils indigne, coupable d'avoir osé s'affranchir de sa tutelle en mai de l'année précédente.
Mes anciens camarades ne me saluaient plus de peur de s'entendre accusés de «complicité objective» avec un ennemi du peuple, et leurs chefs intriguaient auprès de l'Office départemental du logement social pour que ses huissiers me jettent à la rue.
Ces chefs, ce n'était pas de la petite bière.
Sur les trois cent cinquante appartements que comptait la Cité Champagne, les apparatchiks (permanents fédéraux et nationaux, journalistes de L'Humanité, de La Terre et de France nouvelle, responsables d'organisations dites de masse, chargés de liaisons avec les PC étrangers, etc.) en occupaient une bonne quarantaine.
Les architectes du Parti n'avaient pourtant pas construit aux portes de Paris une sorte de Paradis dévolu à la célébration du nectar des Dieux.
Barre de béton perchée à mi-pente d'un coteau dominant une plaine où les Sam Suffit en briques sales l'avaient emporté sur les asperges, vieille fierté d'Argenteuil, la Cité Champagne, dans son demi-arrondi grisâtre, évoquait davantage une banane desséchée qu'un glorieux jéroboam.
Sur cette butte balayée par les vents, s'était dressé jusqu'à la fin du XIXe siècle un moulin que son dernier propriétaire avait transformé en bobinard champêtre. Le peintre Caillebotte et sa bande de canotiers bien nés ne manquaient jamais, dit-on, de venir s'y encanailler avant de regagner leurs thébaïdes du IXe arrondissement.
Désormais, quand les cloisons de la cité tremblaient, ce n'était pas parce qu'au-dessus, à côté, ou en dessous, un prolétariat béat faisait péter les bouchons de Veuve Clicquot, mais parce que la supérette du quartier avait réussi à se débarrasser de son stock de boîtes de cassoulet périmées.
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