Auteur : Christophe Lastécouères
Date de saisie : 28/03/2006
Genre : Economie
Editeur : Ed. du CTHS, Paris, France
Collection : CTHS-Histoire, n° 17
Prix : 35.00 € / 229.58 F
ISBN : 978-2-7355-0560-9
GENCOD : 9782735505609
Le banquier privé est une figure pour ainsi dire disparue des villes de province. Pourtant, l'émergence de la banque privée et sa structuration sont l'un des phénomènes majeurs de l'histoire économique du XIXe siècle, le financement de l'industrialisation et du développement ayant reposé très largement sur le soutien du capitalisme familial. Comment expliquer la disparition brutale de bon nombre de banques privées dès l'entre-deux-guerres ? Quels atouts possèdent les établissements qui ont su passer le cap des années 1930 ? Dans Les feux de la banque, Christophe Lastécouères s'interroge sur les spécificités du capitalisme bancaire du Sud-Ouest, qui fut longtemps accusé d'être responsable du retard relatif de développement de la région. Il montre comment, autour de Bayonne, se concentrent un nombre important de maisons de banque, dont la réussite et l'ascension fulgurantes à la fin du XIXe siècle eurent pour conséquence l'émergence d'une véritable oligarchie, soucieuse de son rayonnement et de son prestige.
Attentif à restituer les modalités vécues par lesquelles les banquiers tentent d'occuper et d'accroître leur territoire, l'auteur livre ici, au carrefour de l'histoire économique et de l'histoire sociale, une étude très détaillée, qui montre que le pouvoir financier n'est pas, loin s'en faut, un pouvoir invisible. Dans la conception qu'ils se font de leur métier, les banquiers privilégient bien souvent les relations de personne et l'image de marque aux pratiques institutionnelles et rationnelles qui s'imposent progressivement à l'univers de la finance au cours du XXe siècle.
La Seconde Guerre mondiale marque ainsi la fin d'une époque, celle où l'histoire bancaire s'écrivait au rythme des sagas de ces familles qui ont fait vivre l'économie régionale pendant près de cent ans, sans comprendre les mutations d'un univers dominé, désormais, par les grands établissements de crédit.
Christophe Lastécouères est agrégé et docteur en histoire contemporaine. Il est actuellement maître de conférences à l'université de Pau. La thèse de doctorat qui a donné lieu au présent ouvrage a reçu le Prix Crédit Lyonnais pour l'histoire d'entreprise 2002.
Extrait de l'introduction :
«Adolphe, le plus fin des deux frères, un vrai loup-cervier [...] jeta sur Birotteau, par-dessus ses lunettes et en baissant la tête, un regard qu'il faut appeler le regard du banquier, et qui tient de celui des vautours et des avoués : il est avide et indifférent clair et obscur, éclatant et sombre.»
Honoré de Balzac, Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau, Paris, 1977, P. 212-213.
«Le Crédit municipal [de Bayonne] n'a pour ainsi dire pas trouvé de dupes dans la région.»
Rapport d'inspection de la succursale de la Banque de France de Bayonne, 1er juin 1934.
Pour beaucoup en France, le nom de Bayonne est lié au plus formidable scandale politico-financier des années 1930 : l'affaire Stavisky. Ce scandale a entaché durablement la réputation de la ville, car c'est la chute du Crédit municipal de Bayonne et l'arrestation de son directeur, en décembre 1933, qui sont à l'origine de toute l'affaire. À l'époque, Bayonne est tantôt décrite comme une place naïve, victime idéale d'un faiseur d'envergure, avec cette condescendance qui caractérise parfois les cercles parisiens lorsqu'ils s'attardent sur l'inexpérience d'une ville moyenne de province. Tantôt elle est dépeinte dans certains commentaires de presse délibérément médisants comme un repère d'aigrefins, à l'image de cet entrefilet du très sérieux Journal des Débats qui, en mai 1934, se fonde sur une interprétation erronée de l'ancienne appellation latine de la ville, Lapurdum, pour la qualifier de «ville aux voleurs». Or, dès sa création, en mai 1931, le Crédit municipal de Bayonne a toutes les peines du monde à recruter sur place des porteurs de bons.
Aussi la bénignité des conséquences financières de l'escroquerie de Stavisky à l'échelle locale contraste-t-elle avec la portée du scandale à l'échelle nationale. On ne peut pas dire, en effet, que le placement des bons du Crédit municipal ait été encouragé par les institutions financières locales, qu'elles soient anciennes, comme les banques familiales, ou plus récentes, comme les banques populaires. Le contraire eût été d'ailleurs surprenant, tant les milieux bancaires bayonnais ont toujours accueilli avec réticence les expériences et autres projets dont ils n'étaient pas eux-mêmes les inspirateurs.
De fait, le grand retentissement de l'affaire Stavisky a totalement occulté les réalités bancaires locales. C'est alors l'occasion de réaffirmer que Bayonne a longtemps été une ville de banquiers, et même la seconde place financière d'Aquitaine derrière Bordeaux. Mais ce phénomène d'occultation n'est pas uniquement dû aux conséquences durables de l'affaire Stavisky dans la conscience collective du pays. Il est aussi entretenu sur place par l'opinion bayonnaise qui a du mal à percevoir le rôle qu'a pu jouer le capitalisme bancaire dans le développement économique de la ville et de sa région. Il est vrai que Bayonne, vieille cité marchande, est restée largement en marge du mouvement d'industrialisation à l'époque contemporaine ; et lorsqu'elle accède enfin à une fonction industrielle à la fin du xtxe siècle, elle le doit surtout à des initiatives menées de l'extérieur par de grands groupes nationaux.
Pourtant, cette vision pessimiste éclipse des réalisations entières de l'économie régionale. Certes, celles-ci sont forcément moins spectaculaires que les grosses unités de production installées au Boucau, en amont du port de Bayonne, mais elles sont tout aussi importantes dans la constitution d'un tissu industriel de qualité situé au plus près des populations autochtones. La réussite exemplaire des industries de la laine et des produits chaussants prouve que la région bayonnaise a bien été le berceau d'un capitalisme manufacturier, aussi modeste soit-il. Or, ce bourgeonnement industriel permet de mesurer la remarquable adéquation entre les besoins financiers des entreprises et les différents types de services que mettent à leur disposition les banques du cru. C'est l'histoire de cette économie bancaire que racontent conjointement les archives de la succursale de la Banque de France de Bayonne et celles de la chambre de commerce et d'industrie de la ville. On y découvre, chemin faisant, une communauté bancaire dynamique jusqu'à la veille de la Première Guerre mondiale ; une communauté riche, puissante, et qui règne sans partage sur le monde des affaires. On y observe aussi l'émergence d'une grosse banque familiale, la maison Gommès, et, plus généralement, l'ascension de la minorité juive bayonnaise qui, grâce à la banque, accède à la réussite sociale et à la fortune.
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