Auteur : Bernard Stiegler
Date de saisie : 28/03/2006
Genre : Sociologie, Société
Editeur : Galilée, Paris, France
Collection : Débats
Prix : 21.00 € / 137.75 F
ISBN : 978-2-7186-0715-3
GENCOD : 9782718607153
La société souffre aujourd'hui de la consommation. Elle le sait, ou elle le sent. Et plus elle le sait - ou le sent -, et plus elle consomme.
Ce cercle vicieux est un cercle addictif typique du capitalisme hyperindustriel. Il engendre mécréance et discrédit, perte d'individuation psychique et collective, désaffection et désaffectation des individus. Comment en sortir ?
Parvenu au stade où la toxine crée plus de souffrance que de soulagement - étant devenue un système de dépendance sans issue, puisque l'augmentation des doses conduit à la diminution de leurs effets -, le toxicomane 1) voudrait se désintoxiquer, ayant identifié et éprouvé les conséquences de l'intoxication comme telle, et cependant 2) ne peut pas et ne veut pas actuellement cesser de consommer le poison. Comment faire pour que ce toxicomane en souffrance, c'est-à-dire en puissance de se réindividuer, et qui voudrait se désintoxiquer, c'est-à-dire cesser de se désindividuer, trouve le courage de passer à l'acte ?
Telle est la question politique comme procédure thérapeutique- entendons par là: comme dispositif de soins, cura, mélétè, therapeuma, souci de soi entendu comme gouvernement de soi et des autres (Michel Foucault), bref, otium, et otium du peuple s'il est vrai que le demos est à la fois malade et puissant d'une doxa (d'une opinion publique) toxique, mais aussi tonique de toutes ses possibilités de passer à l'acte (comme le montre Maurice Blanchot dans L'Entretien infini).
Intoxiqué, le capitalisme est aujourd'hui ce qui doit être défendu (contre lui-même) et non ce qui doit être combattu : il faut l'empêcher de très mal finir, et trouver la voie pour que cette époque de l'individuation se poursuive et finisse bien : conduise à autre chose.
Une nouvelle société industrielle doit être pensée, selon un autre modèle industriel, qui repose sur une socialisation des technologies issues de la grammatisation, que Platon appelait déjà des pharmaka - à la fois poisons et remèdes. Il n'y aura un avenir de la société industrielle que dans la mesure où celle-ci saura cultiver à nouveau un otium du peuple comme sublimation : que dans la mesure où elle saura se constituer en une nouvelle économie libidinale qui ne peut être qu'une écologie libidinale des pharmaka de notre temps.
Le fait, c'est la désublimation. Et le problème, c'est ce que le processus d'individuation psychique et collective suppose de sublimation étayant le surmoi nécessité lui-même par ce que j'appelle l'être en défaut, et qui ne peut faire lui-même défaut sans que la barbarie ne règne - car c'est alors que, comme l'a écrit Sigmund Freud dans L'Avenir d'une illusion, «les créations de l'homme sont aisées à détruire et [que] la science et la technique qui les ont édifiées peuvent aussi servir à leur anéantissement».
Extrait de l'Introduction :
Le capitalisme a perdu l'esprit : la misère spirituelle y règne. Les sociétés de contrôle sont devenues incontrôlables, profondément irrationnelles, sans raison, sans motif d'espérer. Ceux qui pensent ne plus rien avoir à attendre du développement du capitalisme hyperindustriel y sont de plus en plus nombreux.
J'étudie ici plus avant les causes et les conséquences de cette perte de l'esprit du capitalisme à travers une lecture critique du Nouvel Esprit du capitalisme, de Luc Boltanski et Ève Chiapello. Ils y développent l'idée que 1968 aura préparé l'avènement d'un nouvel âge du capitalisme. C'est une idée intéressante, suggestive et souvent convaincante. Ce que Le Nouvel Esprit du capitalisme appelle la «critique artiste» est le discours spécifique de 1968 comme critique du surmoi «bourgeois» et, selon eux, c'est cette «critique artiste» qui aurait été à l'origine d'un «nouvel esprit» du capitalisme.
Même si je comprends bien l'intérêt de distinguer cette «critique artiste», comme le proposent les auteurs de ce Nouvel Esprit du capitalisme, de ce que l'on appelle la critique sociale, je ne crois pas que la «critique artiste» soit en quoi que ce soit une cause de la mutation du capitalisme qui conduit aux sociétés de contrôle devenant elles-mêmes incontrôlables. Je crois plutôt que 1968 est ce qui traduit soudainement, et en surface, des processus beaucoup plus souterrains et beaucoup plus anciens, et qui travaillent sans doute dès la fin du XIXe siècle le capitalisme en tant qu'il constitue une nouvelle forme d'économie libidinale.
En revanche, les soubresauts de 1968 sont les premiers symptômes politiques, économiques et sociaux d'une perte de l'esprit du capitalisme qui consiste en un processus de désublimation dont les effets se font sentir en propre, c'est-à-dire comme destruction de l'esprit par le capitalisme.
Depuis 1968, ce processus s'est poursuivi de telle sorte qu'il semble mener vers la destruction du capitalisme, c'est-à-dire vers la liquidation totale de son esprit par ce capitalisme même. La libido, qui est l'énergie du capitalisme, tend à s'épuiser, et s'efface, et, avec elle, la sublimation comme pouvoir de socialisation, laissant la place au règne des pulsions. Le Nouvel Esprit du capitalisme, qui ne voit pas venir cet état de fait, croit au contraire que règne un nouvel esprit.
Cette erreur d'analyse procède d'une compréhension sommaire des références philosophiques mobilisées selon les auteurs par la «critique artiste». En particulier, les enjeux de la pensée de Herbert Marcuse, qui aura joué un rôle notoire dans les courants politiques à l'origine des événements de l'année 1968, aux USA, en Allemagne, et surtout en France, sont entièrement passés sous silence, alors même qu'ils consistent précisément à récuser le présupposé selon lequel on pourrait séparer «critique artiste» et «critique sociale».
Car Marcuse pose que les questions psychopathologiques sont bien plus fondamentalement des questions sociopathologiques. Et cela le conduit à juste titre à critiquer la tendance de Freud à ontologiser des états de fait historiques. Cependant, je crois que cette critique de Freud par Marcuse, bien que je la considère légitime, repose elle-même sur une erreur de lecture de Freud qui constitue une véritable régression par rapport aux avancées freudiennes lorsqu'elles conduisent à penser par composition de tendances, et non plus par opposition de principes.
Ici, la position classiquement marxiste de Marcuse, qui consiste à raisonner depuis la lutte des classes, l'empêche de comprendre ce qu'il y a de tout à fait nouveau dans Freud.
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