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Dévotion

Couverture du livre Dévotion

Auteur : Christophe Dufossé

Date de saisie : 27/03/2006

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : Denoël, Paris, France

Collection : Roman français

Prix : 15.00 € / 98.39 F

ISBN : 978-2-207-25753-1

GENCOD : 9782207257531


  • La présentation de l'éditeur

Simon Kolveed est arrivé trop tard. Au parc municipal, Marion, sa fille de dix ans, a subi les violences sexuelles d'un inconnu. Elle s'est sentie abandonnée par son père. Le lien est rompu. Ils ne vivront plus ensemble.
Pendant des années, Simon Kolveed, dentiste dans la région lilloise, trompe l'ennui et la solitude. Mais le désir est trop fort : il retrouve l'adresse de sa fille, lui écrit. Elle a vingt-cinq ans. Elle vit en couple. Dans un pavillon d'une grise banlieue du Nord, un indéfinissable malaise mine les retrouvailles, et pourtant l'affection s'exprime. Est-elle sincère ? Marion n'a-t-elle pas simplement besoin d'argent ? Au moment où Simon retrouve sa paternité perdue, il apprend la catastrophe : dans la nuit, Marion et Benjamin, son compagnon, ont eu un accident en sortant d'une discothèque. Simon verra sa fille clans ses ultimes instants, paralysée, avant de se résoudre à la perdre.
Avec remarquable justesse psychologique, Dévotion raconte l'impossible rencontre entre un père et sa fifre. Un amour-passion toujours confronté à l'absence, au vide, jusqu'à la fin.
Une histoire familiale simple et bouleversante, d'une écriture limpide et décantée, par l'auteur de L'Heure de la sortie...


Né en 1963, Christophe Dufossé a obtenu le Prix du premier roman pour L'Heure de la sortie, publié en 2002, salué par toute la critique, traduit en dix langues. Il est également l'auteur de La Diffamation (Denoël, 2004). Il se consacre désormais à l'écriture et vit dans la région du val de Loire.



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  • Les premières lignes

Le premier souvenir douloureux de ma vie avec Marion date de l'hiver 86.

C'était au mois de novembre, le mois où deux otages du Liban avaient été libérés et où Action directe avait abattu Georges Besse, le PDG de Renault. Le mois où Thierry le Luron que je détestais était mort et où les lycéens avaient protesté contre la loi Devaquet, la plus importante mobilisation depuis 1968.
D'une manière générale, pour les gens qui l'avaient vécue, l'année 86 était évoquée dans les conversations comme l'année Tchernobyl. Pour moi, cette année est restée dans ma mémoire comme l'année Marion.
Ma fille devait avoir dix ans et moi pas loin de trente. Nous étions dans la cour de notre maison à Roubaix et nous entendions les cris des étudiants sur les boulevards. Elle portait ses bottes rouges qui lui donnaient l'air d'une princesse dans un conte de pays froid. En partant, sa mère m'avait demandé de ne pas la ramener trop tard. Je lui avais répondu que je ferais ce que je pouvais et elle m'avait dit brutalement : «Je préférerais que tu fasses ce que je veux, moi !» Ce genre d'échange résumait la situation entre nous à l'époque. Une fois encore, j'avais vu sur le visage de Lucille cette lueur belliqueuse, ce manque de confiance qui caractérisaient ses rapports avec moi depuis que nous n'étions plus ensemble.
Mon ex-femme Lucille était la petite-fille du célèbre Francis Van Heidman, l'empereur de la porte-fenêtre sur mesure qui régnait sur le Hainaut et les Flandres depuis deux générations. Son père était professeur de littérature comparée à l'université d'Arras et sa mère traduisait des romans sentimentaux. Elle était fille unique, petite-fille unique, et elle était à peu près ce qu'il est convenu d'appeler une mère modèle. Je ne pouvais que me plier.
Tous les samedis, je quittais mon appartement un peu avant midi pour prendre Marion. C'était un arrangement que nous avions conclu, Lucille et moi, au terme de discussions aussi orageuses qu'inutiles. Nous avions vécu une dizaine d'années ensemble. J'aimais Lucille et je ne souhaitais pas cette séparation mais elle ne supportait plus ma façon de vivre austère et retirée, une existence qu'elle jugeait sans joie. Elle venait d'avoir trente-deux ans et désirait connaître autre chose.
Elle avait employé tous les moyens pour me persuader de lui laisser notre maison de Roubaix et je ne m'y étais pas opposé. Elle en avait profité pour changer la serrure de la porte d'entrée, ce qui mit un terme à nos relations. J'avais décidé de prendre un appartement à Lille, un petit trois pièces près des grands boulevards qui ceinturent la ville, choix qui détermina au fil du temps une sorte de ligne Maginot affective entre nous.
Quant à Marion, c'était alors une petite fille au tempérament difficile, encore plus imprévisible que la moyenne des enfants de son âge. Quelquefois elle m'attendait sur les marches du perron, quelquefois elle n'était pas encore levée pour mon arrivée. Un jour, elle s'était même cachée dans le placard et nous l'avions retrouvée au bout de deux heures.
Je l'emmenais en général au parc Barbieux parce qu'elle aimait donner du pain aux canards. Ensuite nous avions l'habitude d'aller aux balançoires puis nous allions au zoo. Parfois aussi je l'emmenais au cinéma - cette option dépendait de ce qui était au programme - ou nous allions à la piscine, mais jamais nous ne faisions autrement que de commencer par le parc Barbieux. C'était son début de circuit préféré.
Ce jour-là, elle avait emporté du pain sec et, assis sur un banc, je la regardais l'émietter avec ses petites moufles qu'elle ne voulait pas retirer à cause du froid. Il y avait du gel sur les feuilles tombées par terre. Des morceaux de glace flottaient à la surface de l'eau comme des squames grises et banches. Le thermomètre avait affiché moins deux toute la semaine et le froid était parti pour continuer. Les gens parlaient déjà d'effet de serre. Mais je pensais que l'effet de serre devait réchauffer l'atmosphère, pas la refroidir.


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