Auteur : Edité par Géraldine Chouard | Hélène Christol
Date de saisie : 27/03/2006
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Belin, Paris, France
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 978-2-7011-4174-9
GENCOD : 9782701141749
Extrait de l'introduction :
Ouvertes sur la vaste toile du monde, les couleurs défilent, ou déferlent, pour dire l'Amérique : depuis l'opposition entre Peaux-Rouges et Visages-Pâles, sur laquelle se fonde sa genèse, relayée par la «color line» marquant la ségrégation entre Noirs et Blancs, les États-Unis s'écrivent en lettres de couleur (plutôt que noir sur blanc). De la lettre écarlate, où s'inaugure l'aventure américaine, jusqu'à la baleine blanche, où elle n'en finit pas, en passant par le vert de la Pastorale, l'orangé d'un jour de Thanksgiving ou la couleur pourpre de ses conflits ethniques et sociaux, les États-Unis d'Amérique nous confrontent ainsi à toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, réelles ou rêvées, placées sous le signe de la gravité ou de la frivolité. Comment dire ces couleurs pour qu'en retour elles nous disent quelque chose de l'Amérique ? Et de quelle(s) couleur(s) est l'Amérique ? C'est autour de ces premières questions, qui ont en suscité bien d'autres, que s'est tenu à Pau le congrès de l'AFEA en 2004, dont le présent volume rassemble certaines des communications. Appréhendant les États-Unis à travers le prisme de la gamme chromatique, les huit articles ici offerts dégagent tour à tour les qualités, les effets et les fonctions de ces «couleurs d'Amérique» à travers une riche gamme d'approches critiques.
En cette année qui célèbre le centième anniversaire de la naissance du fauvisme, il peut paraître pertinent, pour penser la représentation de la couleur, de rappeler ici le dialogue entamé par Matisse et Derain lors de leur séjour à Collioure en 1905. Durant cet «été fauve», les deux peintres, éblouis par la lumière du petit port catalan, s'interrogeaient sur le rôle que jouait la couleur dans l'art pictural. Évoquant le tableau comme «bloc lumineux formé par l'accord de plusieurs couleurs, formant un espace possible pour l'esprit», Matisse plaçait la couleur au centre de l'inspiration créatrice, rejoignant Cézanne qui l'avait définie comme le lieu géométrique du sens, «l'endroit où le cerveau et l'univers se rejoignent», selon la formule que rappelle dans son article Clara Mallier. À l'un de ses amis qui s'étonnait qu'il ait choisi le rouge pour peindre une plage, Matisse avait répondu qu'il avait bien essayé le jaune, mais que «ça n'allait pas du tout» : c'était en rouge que devait s'exprimer son paysage personnel. En libérant la couleur de son rôle descriptif, Matisse en fit ainsi un espace de fusion entre le visible et le figurai où s'énonçait une nouvelle vision du monde. Si la couleur est l'un des champs signifiants majeurs de la création, son actualisation peut à tout moment basculer dans l'absorption, sa forme se perdre dans la fusion. Tel est le vertige vers lequel elle engage, d'où jaillit toujours l'imprévisible. À Collioure en 1905, comme aux États-Unis aujourd'hui (mais en réalité depuis leurs origines), cette interrogation de la couleur comme registre du senti continue d'informer le génie créateur, réitérant l'exercice de son expression dans toute sa richesse composite.
C'est à la lumière des réflexions de ces deux coloristes que se place ce recueil d'articles : la couleur d'Amérique y apparaît dans sa diversité, sa complexité et sa beauté tout à la fois singulières et plurielles, selon des modes qui intéressent sa géographie, son histoire, sa philosophie, sa fiction et sa poésie, et bien d'autres catégories encore où s'exprime son inépuisable pouvoir de signifier. En suivant les figures et les effets de la couleur dans certaines oeuvres littéraires américaines (A. Derail, A. Guillain, E. Athenot, C. Mallier et S. Mathé), dans la toponymie de l'espace des États-Unis (P. Smorag), dans le cinéma de Tim Burton (G. Menegaldo) et la photographie en couleur(s) de l'Amérique de 1960 à 1990 (J. Kempf), ces contributions retracent, à travers un panorama vaste et varié, des itinéraires américains qui ont fait de la couleur le support d'une nomenclature, la matière d'une réflexion, le motif d'un désir. Formes d'expression hybrides, qui suscitent des questionnements croisés autour de la question centrale de l'articulation entre visuel et figurai, entre nature et lecture de «la couleur du réel».
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