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Mécréance et discrédit. Volume 2, Les sociétés incontrôlables d'individus désaffectés

Couverture du livre Mécréance et discrédit. Volume 2, Les sociétés incontrôlables d'individus désaffectés

Auteur : Bernard Stiegler

Date de saisie : 27/03/2006

Genre : Documents Essais d'actualité

Editeur : Galilée, Paris, France

Collection : Débats

Prix : 25.00 € / 163.99 F

ISBN : 978-2-7186-0706-1

GENCOD : 9782718607061

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  • La présentation de l'éditeur

Dans son analyse de l'esprit du capitalisme, Max Weber posait en principe que celui-ci ne se développerait que comme désenchantement et rationalisation de la société - cette rationalisation étant alors entendue au sens de l'application du calcul à toutes les activités humaines.
Le capitalisme est aujourd'hui devenu planétaire, et il semble bien que le processus que décrivait Weber est arrivé à son terme. Or, comme résultat de la rationalisation, ce terme paraît condamné à s'effondrer dans l'irrationnel le plus inquiétant. II engendre une misère spirituelle (une paralysie des fonctions de l'esprit humain) d'où a disparu la raison comme motif d'espérer : comme «règne des fins», selon l'expression de Kant.
Comme disparition de tout horizon d'attente - de toute croyance, religieuse, politique, ou libidinale, qu'elle soit amoureuse, filiale ou sociale, constituant le tissu des solidarités sans lesquelles aucune société n'est possible, ce qu'Aristote nommait la philia -, le désenchantement absolu frappe en particulier ceux qui pensent ne plus rien avoir à attendre du développement des sociétés hyperindustrielles.
Ces désespérés sont des «desperados», et ils seront de plus en plus nombreux.
Or, n'avoir plus rien à attendre signifie tout aussi bien n'avoir plus rien à craindre, ce qui est également le sens de l'elpis grecque : attente qui est porteuse à la fois de l'espoir et de la crainte. Dans le désespoir, il n'y a plus de crainte - et les mécanismes de répression, qui prolifèrent pour tenter de colmater les effets de la perte d'autorité qu'est aussi la perte d'esprit, sont de moins en moins efficaces. Car finalement, ils engendrent de plus en plus le contraire de ce pour quoi ils sont faits - et sous des formes extrêmes, et totalement irrationnelles, c'est-à-dire imprévisibles.
C'est ce qui advient en ce moment, et c'est une très mauvaise nouvelle : l'hyperpuissance du système technique de l'époque hyperindustrielle ne peut demeurer puissante que pour autant qu'y règne une confiance ordinaire que l'irrationalité destructrice engendrée par la liquidation du règne des fins ne peut que ruiner. La confiance est le préalable du fonctionnement de l'hyperpuissance : dès lors que celle-ci est perdue, l'hyperpuissance se renverse en hypervulnérabilité et en impuissance. La perte des motifs d'espérer se répand alors à tous comme une maladie contagieuse





  • Les premières lignes

Introduction :

Au cours de l'été 2005, je m'apprêtais à écrire ce deuxième tome de Mécréance et Discrédit avec, comme sous-titre, L'aristocratie à venir, tel que je l'avais annoncé dans La décadence des démocraties industrielles. Mais comme cela m'arrive souvent depuis quelques années, mon programme de travail fut bouleversé par les événements : les attentats qui se produisirent à Londres au mois de juillet me dévièrent de mon objet. Puis je fus ralenti par quelques semaines de maladie, et je ne parvins pas à finir l'ouvrage avant la fin de l'été.
Revenu à Paris, je repris mes activités professionnelles. L'automne fut très agité. Relisant au mois de décembre ce que j'avais écrit, juste après les attentats des «kamikazes» anglais, sur Antigone et la jeunesse, sur le désespoir - ce que j'appelle ici la misère spirituelle -, et sur les raisons d'espérer, les mots et les phrases, dans l'après-coup, me semblaient annoncer, de façon assez troublante, ce qui s'est produit en France durant le mois de novembre, à la suite de la tragédie de Clichy-sous-Bois, où deux jeunes gens sont morts électrocutés. Pire, ces mots et ces phrases me semblaient faire par avance écho aux terribles débats de la cour d'assises de Beauvais lorsqu'elle jugea Patricia et Emmanuel Cartier, parents infanticides.
Durant ces mois atroces, où l'on aura entendu tant de propos difficilement imaginables il y a à peine quelques années, y compris sur «le temps des colonies», auront aussi été publiés divers opuscules à propos du capitalisme et de sa catastrophe annoncée, dont Le capitalisme total, de Jean Peyrelevade, et Le capitalisme est en train de s'autodétruire, de Patrick Artus et Marie-Paule Virard. Ces deux ouvrages disent, comme je le soutiens dans La décadence des démocraties industrielles, bien que pour des raisons différentes des miennes, que l'actuel modèle socio-économique de la production industrielle est caduc. Ce deuxième tome est aussi une sorte de dialogue indirect avec ces livres et leurs thèses.
La misère symbolique conduit irrésistiblement à la misère spirituelle. Par cette expression, je désigne d'abord ce qui provoque une paralysie des fonctions de l'esprit humain. Le mot «esprit» désigne ici le processus noétique à la fois psychique et collectif (cérébral et social) : l'esprit est ce qui dépasse le je et le relie au nous, il est la condition du et de l'individuation psychique et collective, tout comme l'est d'ailleurs la technique. L'esprit dont je parle ici n'est pas une vapeur ou une pure idée, une pure forme, ou encore ce que l'on appelle un «pur esprit», mais ce qui, passant par l'organisation de la matière, ouvre le processus de conjonctions, de disjonctions et en cela de trans-formations et de trans-individuations en quoi l'individuation psychique et collective consiste.
Et c'est en cela - en tant qu'elle est toujours déjà à la fois psychique et collective - que la connaissance est un fruit de l'esprit il n'existe de connaissance que dans la mesure où celle-ci circule et se transmet, et, dans cette transmission, se trans-forme, engendrant de nouvelles connaissances, qui constituent l'histoire de ce que Husserl appelait pour sa part un «nous transcendantal», et forme et trans-forme aussi en cela le cours de l'individuation à son plus haut niveau. La connaissance n'est cependant elle-même qu'une forme très épurée des savoirs qui constituent l'esprit. Or, ces savoirs sont d'abord et surtout - y compris dans les sociétés où il n'y a pas de connaissance (si l'on entend par là, comme c'est ici mon cas, des formalismes théoriques) - des savoir-faire et des savoir-vivre.
Le processus d'individuation, aujourd'hui, et en tant qu'il consiste en une permanente trans-formation des savoir-faire, des savoir-vivre et des connaissances, ne se produit plus que dans des conditions extrêmes de contrôle, en sorte que l'on peut douter qu'il s'agisse encore d'individuation. Gilbert Simondon en doute quant aux savoir-faire de l'ouvrier devenu prolétaire', raison pour laquelle il pose qu'il est désindividué. Et j'en doute moi-même quant aux savoir-vivre du consommateur, que je crois désindividué, et ainsi prolétarisé à son tour, ce qui constitue ce que j'ai appelé une prolétarisation généralisée. On peut enfin se demander si la connaissance qui est engendrée par l'industrialisation des savoirs et les technologies cognitives, en particulier en tant qu'elles produisent un syndrome de saturation cognitive et un phénomène d'entropie des hypothèses, des axiomes et des méthodes de la recherche, constitue encore un véritable processus d'individuation de l'épistémè contemporaine.
De plus et surtout, la misère spirituelle, en tant que blocage ou destruction des circuits psychiques et sociaux par lesquels se constituent les objets de l'esprit - qui sont des objets d'admiration, de sublimation et d'amour (de l'art, de la science, de la langue, du savoir et de la sagesse, ce qui se dit en grec philo-sophia) -, ce blocage ou cette destruction, donc, engendre aussi une situation anxiogène qui aggrave et renforce cette paralysie de l'esprit humain psychosocial: l'âme noétique sent que, dépourvue de sa faculté première, la pensée, sa capacité à discerner et donc à anticiper, et à vouloir et agir en connaissance de cause, est radicalement menacée - et avec elle, l'espèce humaine en totalité.
L'âme noétique tend alors à régresser vers le comportement réactif et l'instinct de survie, ce qui induit, chez les êtres désirants que nous sommes, le règne des pulsions - et en particulier, des pulsions de destruction et des compulsions qui en sont les symptômes, où prolifèrent les addictions. Les fonctions spirituelles sont alors proprement tétanisées, et c'est un cercle vicieux qui s'installe, et qui ne pourrait que conduire, s'il devait perdurer, aux comportements paniques - ce qualificatif, hanté par le dieu Pan.


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